Fille-mère



Réflexions sur la castration féminine

Pour creuser plus avant le concept de castration féminine, je prendrais ici appui sur deux cas - un réel et un relevant de la fiction : Dora et Mme Bovary. Ces deux femmes connaissent le même changement et, avec lui, l’apparition de symptômes hystériques : elles doivent changer de place et se trouvent à ce moment précis frappées d’une maladie qui les empêche, avec toute la force et la violence du surgissement (je rappellerais ici l’étymologie de ce mot : le surgissement est ce qui « dirige d’en haut », soit une sorte de main invisible qui, ici, crée le symptôme). De fille du père (et elles sont toutes les deux prises dans une relation fusionnelle avec le leur), elles sont contraintes ̶ par le jeu des obligations sociales et plus largement des impératifs inhérents au simple fait de grandir ̶ de devenir épouse, mère et/ou amante, en d’autres termes : femme.


Il peut être pertinent de noter que ces deux figures de femmes (je les appelle comme cela pour l’instant) ont en commun une mère soit absente (c’est le cas d’Emma, qui vit seule avec son père veuf), soit pratiquement effacée (c’est le cas de Dora, qui manifeste un mépris certain pour cette figure de femme soumise, timide et presque transparente dans le paysage familial). Voilà même ce qu’en dit Freud : « D’après les renseignements fournis par Dora et par son père, je fus amené à me la représenter comme une femme peu instruite et surtout inintelligente, qui avait concentré, depuis la maladie de son mari et la désunion qui s’en suivit, tout son intérêt sur le ménage ». Elles ont donc tout le champ pour être seules avec le père et ainsi contourner la castration pendant un long moment ̶ contournement qui finira par leur coûter cher… Emma se marie avec Charles Bovary. Elle est donc sommée dans le Réel de devenir une femme : elle quitte la ferme de son papa pour la ville et sa dénomination même change : de Mlle Emma, elle devient Mme Bovary. Elle change ainsi de place physiquement et symboliquement. Dora, elle, est confrontée à l’attirance sexuelle d’un homme plus âgé qu’elle (M. K., mari de la maîtresse de son père). Elle se retrouve par-là prise sous un regard sexué et sexuel, regard qu’un homme pose sur une femme.


Ces deux cas sont, me semble-t-il, plus que signifiants : ne pourrait-on pas dire que ces deux femmes sont confrontées à la castration dans le Réel au moment où elles doivent logiquement cesser d’être la fille de leur père pour devenir épouse, mère ou maîtresse ? Je pense ici à l’expression « fille-mère », absurde quand on s’y arrête un instant. Car une femme ne peut pas être l’une ET l’autre. Et c’est peut-être ça, la castration féminine : accepter de trancher en faveur de la place de femme, laissant volontairement la fillette dans les limbes du souvenir, dans le passé. En d’autres termes, faire le deuil de cette petite fille convaincue qu’elle détient le phallus. Dans cette perspective, on peut envisager l’opprobre dont étaient frappées les « filles-mères », il y a quelques décennies, comme la présence dans l’inconscient collectif d’une figure vécue comme impossible à penser. Impossible à penser dans ce qu’elle peut avoir d’incestueux : ce mot recouvre peut-être le fantasme d’être engrossée par le père, et donc de ne pas pouvoir faire d’un autre homme que lui le père de ses enfants. Plus largement ̶ en occultant ici la morale catholique et les convenances d’antan ̶ une mère doit, logiquement, avoir été amenée à quitter en amont la place de fille pour prendre celle de femme. Car une fille ne peut pas enfanter. Une fille ne peut pas sauter l’étape « femme-d’un-homme » et devenir mère… D’ailleurs, Mme Bovary sera une mauvaise épouse : elle portera toujours sur Charles un regard plein de mépris, un regard en surplomb et de côté. Elle fera fi de sa place de mère (fi-mère ?), indifférente à sa fille. Elle ne peut guère envisager que la place de maîtresse. Mais c’est une place bancale puisqu’ imaginaire, qui vient sans cesse s’écorcher à l’écorce d’une triste réalité : les choses ne sont jamais comme elle les avait imaginées et elle sombre ainsi dans une sorte de « misère hystérique » qu’elle ne parvient pas à troquer contre « un malheur banal », comme le dit joliment Charles Melman dans les Nouvelles études sur l’hystérie… Dora, de son côté, refusera longtemps d’être une femme entre les bras d’un homme. Elle vivra tous les assauts de M. K. comme des agressions traumatiques et quittera Freud définitivement quand ce dernier lui suggèrera de passer à l’acte et de se donner à cet homme.


« C’est de réminiscences que souffre l’hystérique » : cette phrase célèbre de Freud m’amène à soulever l’hypothèse que les réminiscences en question soient en partie celles de la fillette qui détient le phallus imaginaire (et qui n’a pas encore été contrariée par la vérité de son absence, phallus qu’elle ne détient pas et qu’elle ne détiendra jamais). Peut-on dire que l’hystérie est le symptôme d’une castration tardive ? D’une castration anachronique qui arrive trop tard et qui vient entraver le « devenir femme » ? Si tel est le cas, je conclurais en parlant du regard de tous ces médecins braqués sur elles, sur toutes ces femmes empêchées d’être complétement femmes. Il était sans doute plus confortable pour eux (ces hommes armés de stéthoscopes et de bonnes intentions, que je ne remets pas en cause) de penser ces femmes comme des malades carencées en termes de jouissance sexuelle physique plutôt que de les envisager comme des femmes mourant un peu plus chaque jour d’avoir perdu un phallus imaginaire qui les soutenait si bien. Freud ne nous dit-il pas que toutes ses patientes hystériques sont des femmes intelligentes, vives, cultivées et curieuses ? Qu’elles préfèrent travailler à satisfaire leurs ambitions intellectuelles que de rentrer dans le moule de la famille traditionnelle en devenant épouse et/ou mère ? Il tenait une piste, mais il semble que la fascination l’ait emporté : ces hommes ont préféré les regarder pour toujours comme de simples objets de désir (et sans doute d’admiration, proche de celle qu’un petit garçon peut avoir pour sa mère). En fait de fixité, on pense évidemment ici aux photographies d’hystériques de la Salpêtrière, où la plupart finissent par ressembler à des Madones, à des Saintes, débraillées, le regard illuminé et les bras implorants. Le peu de phallus qu’elles croyaient détenir, elles l’ont clairement perdu.

Les exemples choisis ici sont des exemples anciens, mais ils montrent une société patriarcale (quoi qu’imparfaite et en partie violente) prenant les choses en main et agissant là où il y a carence de symbolique pour une femme ̶ un père symbolique agit à la place du père réel puisque ce dernier est défaillant. Car c’était bien elle, la règle sociale, avec ses contingences et ses impératifs, qui venait faire Loi et qui imposait cette perte de l’absent (le phallus) à ses femmes rendues sourdes au symbolique par l’imaginaire ; c’était elle qui nommait (« Tu seras mère, épouse, maîtresse »). Et c’est sans aucun doute ça qui fait défaut aujourd’hui aux femmes (hystériques ou non) : cette carence en symbolique que rien ne vient combler, que rien ne vient soigner. Car notre société libérale a imposé un ordre nouveau abandonnique par le biais de son injonction à jouir. C’est un diable qui est entré dans nos vies. Un diable qui connait les failles et qui ici décide précisément de ne pas nommer. C’est un fin psychologue, tout à la fois malfaisant et malheureux de ne pas être dans la vraie vie. Le diable de notre société n’a qu’une idée : nous séduire en se taisant pour nous emmener au plus loin de nos désirs (tous ces possibles pour changer la vie) et au plus près de nos pulsions (là où le jouir est roi). Et c’est ainsi que ce que nous avons encore la naïveté d’appeler « société » se désengage à l’endroit-même de ses fillettes.




Bibliographie

Études sur l'hystérie, de Josef Breuer et Sigmund Freud (1895)

Dora, Fragment d'une analyse d'hystérie (1901), in Cinq Psychanalyses, de Sigmund Freud (1935)

Madame Bovary, de Gustave Flaubert (1857)

Nouvelles études sur l'hystérie, de Charles Melman (1984)

Invention de l'hystérie : Charcot et l'iconographie photographique de la Salpêtrière, de Georges Didi-Huberman (1982)


Illustration

Une leçon clinique à la Salpêtrière, d'André Brouillet (1887)

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