Génération Narcisse




« Tous les vieillards tiennent plus à la vie que les enfants et en sortent de plus mauvaise grâce que les jeunes gens. »

Jean-Jacques Rousseau


« En ce temps-là, j’avais vingt ans…

J’avais vingt ans éternellement ! »

Pierre Bachelet



« Non ! » - disons-le immédiatement, tout de suite, sans hésiter, pour ainsi dire instinctivement, car il est désormais naturel que nos instincts agissent. A la place d’une prière pleine de larmes psalmodiée dans la pénombre d’un deuil impossible, nous pourrions écrire une sorte de lettre adressée aux enfants perdus d’aujourd’hui et aux enfants perdus d’hier. Une lettre, oui, pour dire ce « non » qui leur manque cruellement. Oui, une lettre pour armer et soutenir ce « non ». Une lettre pour dire à ces enfants, même devenus grands, qu’ils sont bien de ce monde et qu’ils ont à compter. Qu’ils ne sont pas que l’écho asservi de leurs pères.


Pour grandir et pousser droit, toute nouvelle génération doit trouver son coupable et faire tomber son couperet. C’est le jeu. Une fois le cœur au clair, le coup doit être net, sans hésitation. Il doit porter en lui une radicalité convaincue pour être convaincante. Nous pourrions commencer cette lettre en cherchant le coupable précisément – dans pareil cas, il est toujours de ceux qui nous ont précédés. Un petit coup d’œil en arrière, par-dessus l’épaule, et nous identifions d’abord nos parents et encore derrière nos grands-parents. Des générations qui ont en commun d’avoir connu ce que les livres d’histoire appellent joyeusement les Trente-Glorieuses. Il serait aisé de tomber dans la rancune sourde et de convoiter des années lumineuses que nous n’avons pas eu la chance de connaître – ce serait comme un fado portugais où la tristesse du présent se mêlerait à la nostalgie d’un paradis jamais atteint. Nous aurions d’abord la joie des élans imaginés, puis un petit quelque chose viendrait nous percuter le ventre avant que nous ressentions tout à fait une haine profonde… Plein emploi, retraite à cinquante ans, coût de la vie avantageusement bas, vacances en Deux-Chevaux sur des petites routes gratuites, expansion économique et surconsommation décomplexée, études universitaires accessibles au plus grand nombre, « révolution sexuelle », guerre du Vietnam made in USA importé au Quartier latin pour des émotions fortes sans conséquences et pavés envoyés en l’air sur le Boul’Mich’. Il y avait de l’argent, il n’y avait plus de lois, il y avait une révolte volée aux ouvriers, il n’y avait plus de passé, il y avait comme une odeur de pomme verte dans l’atmosphère, il n’y avait plus de quoi s’en faire. Avant eux, rien et après eux, le déluge ! Il y avait aussi Sartre et Beauvoir, Cohn-Bendit, Duras, Goupil, Field et tous les autres. Ça lisait, ça bouffait, ça se promenait, ça ne travaillait pas forcément, ça baisait (à deux ou à plusieurs), ça se dorait la couenne sur le solarium de la piscine Deligny en pleine semaine, ça placardait des silhouettes de Rimbaud dans les rues sans l’avoir lu et et ça écrivait des slogans capitalistes de fin du monde en croyant y mettre de l’espoir et un soupçon de révolte. Ça donnait, en vrac : « J’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi », « Il est interdit d’interdire », « Ne prenez plus l’ascenseur, prenez le pouvoir », « Enragez-vous », « La liberté est le crime qui contient tous les crimes : c’est notre arme absolue », « Jouissez sans entraves », « Sous les pavés la plage », « Laissez-vous vivre », « Prenez vos désirs pour des réalités »… À y regarder de plus près, des slogans publicitaires qui disaient déjà le règne sans vergogne du libéralisme le plus cru. Et comme dans le génial roman d’Orwell, la confusion des mots s’y faisait déjà cruellement entendre. On parlait de désirs au lieu de pulsions, de liberté au lieu de pouvoir, d’amour au lieu de sexe. Ce n’était pas l’émergence d’une nouvelle réalité mais bien la première voix sonore d’un Réel inquiétant.


Aux enfants perdus, nous pourrions d’abord suggérer de donner un nom aux coupables qui les ont précédés, mis au monde et abandonnés. Un nom pour une immense génération – formée de plusieurs générations – de bienheureux inconséquents, parricides et infanticides : appelons-la, en nous faisant un clin d’œil complice entre nous, la Génération Narcisse. Pour les plus jeunes, il nous faut rappeler que Narcisse est un personnage mythologique des Métamorphoses d’Ovide. Il est le fils de la nymphe Liriope et du fleuve Céphise. D’une beauté époustouflante, il tombe amoureux de son reflet. Captivé par cette image, il ne peut entendre ni les jeunes Phocéens ni les nymphes qui tentent de toucher son cœur. Même Echo, la nymphe à la voix bizarre punie par Junon, ne parvient pas à attirer son attention. Elle est réduite à répéter les derniers mots des phrases qu’il prononce. Génération Narcisse donc, parce que le personnage d’Ovide, éternellement jeune, ne regarde que lui.


Aux enfants perdus qui ont vu et revu Le Péril jeune, qui ont acheté des tuniques indiennes aux puces de Clignancourt et des sacs de l’armée américaine pour les porter avec des vestes trop petites en velours, qui ont fumé des bidîs et roulé leurs cigarettes avec de l’Amsterdamer et du Django, qui ont acheté des bijoux touaregs et kabyles pour orner leurs doigts, leurs oreilles et leurs cous, qui ont écouté Bob Marley et Donovan assis par terre en groupe sur le bitume de toutes les villes… Aux enfants perdus d’hier et d’aujourd’hui qui ont rêvé là où ils n’ont jamais été, là où ils n’ont jamais aimé, là où le sol ne se dérobait pas sous les pieds… Aux enfants perdus qui se sont inventés une jeunesse d’un autre temps en rêvant d’un monde disposé à l’abandon dans le désir… Aux enfants perdus qui n’ont jamais trouvé de fontaine limpide dans laquelle personne ne s’était jamais désaltéré et qui ont connu et connaissent encore une soif de beauté dévorante sans adresse et sans destinataire… Aux enfants perdus, nous avons envie de chuchoter qu’aucune génération n’a le droit de voler les rêves des suivantes et que leur instinct est juste : comme dans le film de Jean-Pierre Jeunet et de Marc Caro, de vieux barbons cachés dans l’ombre ou ostensiblement encore sous nos yeux cherchent bien à leur ravir leurs songes. Et dans la cité des enfants perdus, ceux à qui – et pour qui – nous écrivons se débattent de bien des façons. Certains s’oublient aux terrasses des cafés ou devant des séries depuis leur chambre à coucher quand d’autres s’aventurent sur des divans de psychanalyse, lisent de bons livres et regardent encore et encore de vieux films pour tenter un jour d’aimer et de créer un monde loin de la nuit qu’on leur a laissée en héritage.


Aux enfants perdus, nous pourrions aussi dire qu’ils ont grandi seuls et qu’ils sont les premiers enfants d’enfants et que c’est là un motif de colère bien légitime dont il faut apprendre à se saisir ! Pour l’heure, la plupart cherchent la lumière en mimant leurs parents et grands-parents et en rejouant des luttes chimériques réglées depuis un bail et devenues sans cause. Aux enfants perdus, nous pouvons dire qu’ils ne sont pas obligés de suivre furtivement la trace des pas laissée par la Génération Narcisse – toutes les « combats » d’aujourd’hui sont les plats d’hier, réchauffés... Qu’ils les abandonnent pour enfin tuer le père une bonne fois pour toutes… Entendons-nous bien : tuer le père recouvre ici la nécessité symbolique, pour tout sujet, de désobéir sans jamais perdre de vue l’héritage du passé afin de se réinventer. En d’autres termes, tuer le père pour en finir avec l’enfance et pour embrasser le monde en tant qu’adulte. La Génération Narcisse, elle, en clamant haut et fort le célèbre et crétin « du passé faisons table rase », a piétiné l’héritage du passé et renié père et mère pour occuper à jamais la place d’un enfant prétendument auto-engendré. Regardez-les, les boomers, avec leurs airs d’éternel Tintin : non, rien de rien, ils ne regrettent rien ! Alors comment tuer le père quand celui-ci a consolidé son immortalité en se rendant incritiquable et en gardant ses élans juvéniles ? Le père dont nous parlons, initiateur de désordre, se faisait appeler par son prénom, battait du pied sur Bowie les soirs de Noël, fumait des joins, se baladait à poil pendant les vacances d’été dans le Larzac, parlait de ses expériences sexuelles en famille, invitait à dîner des gens de trente ans de moins que lui rencontrés à des colloques militants, ne se fâchait jamais pour un 2/20 en Maths parce que ça fait vieux con, achetait lui-même les cigarettes et les bouteilles de rhum pour les sauteries de ses bambins et accueillait à bras ouverts les flirts de ses gosses sous son toit dès la préadolescence. Comment tuer un tel père ? Quel travail pour comprendre qu’il n’y a rien de louable à tout permettre ! Que c’est précisément le crime impardonnable quand on est censé être à cette place-là – un crime visiblement qui pétrifie comme le regard de Méduse. Il est plus aisé de rentrer en conflit ouvert avec un père (militaire par exemple) incarnant la Loi quoiqu’il lui en coûte… Aux enfants perdus, nous voudrions signaler que c’est bien du côté de la Loi qu’ils cherchent quelque chose désespérément – esseulés, ils se tournent vers la loi judiciaire comme dernier secours dans le brouillard. Voilà pourquoi nous assistons sur la place publique à des règlements de comptes quotidiens, avec flics et juges d’instruction en prime. Si personne de sérieux ne peut approuver la curée, nous pouvons tout de même l’interroger. Les enfants perdus cherchent désespérément la perversion – père-version, ou version du père. Tuer le père symboliquement étant devenu impossible, ils ne l’attaquent que quand la délinquance sexuelle est révélée. Dit autrement, les enfants perdus cherchent à attraper le père coupable seulement par le petit bout de la queue. Un énième marqueur de la mort du Symbolique…


Aux enfants perdus, enfin, nous conseillons la colère parce que c’est un sentiment qui regarde toujours vers l’avant. Ce que la Génération Narcisse appelle la liberté, c’est simplement la Terre brûlée : plus de Père, plus de Loi. À la place, le règne merveilleux des pulsions et du Moi. Mais voilà que depuis le fracassant « OK boomer ! » lancé d’abord sur les réseaux sociaux par de jeunes gens justement indignés puis par Chloé Swarbrick, nous les voyons revenir encore davantage sur le devant de la scène – l’ont-ils jamais quittée ? Comment les jeunes générations osent-elles invectiver ces enfants-rois éternels ? Une retraite impossible à appréhender et les voilà qui sortent du bois : il faut qu’on les regarde toujours et qu’on les voit partout ! Ces irresponsables décomplexés demandent maintenant à ceux à qui ils n’ont rien donné un peu d’attention ! Ils osent tout. Ils grisonnent aujourd’hui, se courbent de plus en plus, se rident, marchent plus lentement. Il faut donc que leurs enfants et petits-enfants, à qui ils n’ont laissé que des ruines, les prennent en charge, les écoutent, les considèrent. C’est tellement riche de s’occuper de vieillards ! Ils sont encore tellement en forme ! Allons-nous les laisser sucer la substantifique moelle de leurs descendants pour qu’ils continuent de profiter de la vie à fond et leur épargner ainsi le crépuscule de leurs soleils révolus ? Ils ont tous les droits, y compris celui de sortir de chez eux sans masque, en pleine pandémie, quand notre gouvernement leur conseille de ne pas le faire. Ils sont immortels ! Il y a aussi les allées des supermarchés qui voient fleurir des rayons de couches pour fuites urinaires – notez que nous n’avons rien contre les fuites urinaires, simplement, il y a dix-quinze ans de ça, ces rayons n’étaient pas aussi bien pourvus et les vieillards s’approvisionnaient dans l’intimité discrète des pharmacies. Une génération qui a si bien escamoté ses pères (jusqu’à Dieu le Père !), en refusant avec force que la vieillesse ait le droit de cité, donne à voir maintenant sans complexe ses humeurs les plus crasses à une jeunesse qui devrait regarder droit devant la beauté des possibles ! Ils bouchent l’horizon et refusent de céder la place. Leur dernier combat : l’euthanasie, ou comment dompter la mort en ayant la possibilité – et le fantasme – de l’enfermer dans une toute petite fiole. La Génération Narcisse a tout le loisir maintenant d’actionner ou non le « Drink me » d’Alice au pays des merveilles... Quelle idée géniale ! Même la mort doit leur obéir. Ce sont eux qui décident et la grande faucheuse n’a qu’à bien se tenir : mourir à trente ans ou ne pas mourir du tout ! Ce sont les premiers transhumanistes de l’histoire ! Et, comme Narcisse, en fermant les yeux et avec un peu d’imagination, ils seraient presque capables de se transformer en petite fleur jaune, couronnée de feuilles blanches au milieu de sa tige…


Que les enfants perdus, qui auront réussi à désigner le coupable et à le tuer, ne regardent pas trop dans les yeux le carnage laissé. Qu’ils oublient un instant que l’amour a disparu, que plus aucune ville ne connaît d’amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, que les moineaux ont quitté nos ciels désolés et que Notre-Dame n’épate plus que par le chagrin désastreux qu’elle provoque dans le cœur de ceux qui la regardent encore… Qu’ils se répètent que, si leurs pères voulaient jouir sans entraves, eux veulent désirer (évidemment) entravés ! Qu’ils se persuadent qu’ils valent plus qu’un simple écho, que tout est devant, que la vraie vie est ailleurs et que viendra le jour où, assommée par leur « non » et consumée par l’œuvre du temps, la Génération Narcisse n’aura plus d’autre choix que de disparaitre et de laisser advenir enfin de nouveaux possibles, sans elle. That agony is your triumph !




Bibliographie

Métamorphoses, d'Ovide (Ier siècle ap. J.-C.)

Les Rêveries du promeneur solitaire, de Jean-Jacques Rousseau (1782)

L’Homme Moïse et la religion monothéiste, de Sigmund Freud (1939)

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, d’Imre Kertész (1990)

Mon enfant m’adore, de Laura Pigozzi (2018)

La Familia Grande, de Camille Kouchner (2021)


Filmographie

Mourir à trente ans, de Romain Goupil (1982)

La Cité des enfants perdus, de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro (1995)

Nés en 68, de Jacques Martineau et Olivier Ducastel (2008)


Vingt ans, chanté par Pierre Bachelet (1987)




Illustration

Tumulte, de Jean Burkhalter (1968)



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