Génération terrassée




« Je t’aime surtout quand la joie

S’enfuit de ton front terrassé ;

Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;

Quand sur ton présent se déploie

Le nuage affreux du passé. »

Baudelaire



Le chapitre LIX de La Légende dorée relate la célèbre aventure de Saint Georges : aux abords de la ville de Silène, en Lybie, un dragon terrorise la population. Pour l’empêcher d’anéantir tout à fait les environs, les habitants décident de lui offrir d’abord deux brebis chaque jour. Malheureusement, les brebis viennent à manquer et on en remplace une par un jeune homme ou une jeune fille. En quelques jours, le dragon a dévoré presque la totalité des jeunes gens du secteur, à l’exception de la fille du vieux roi. Celui-ci essaie alors de négocier avec son peuple, pour sauver la vie de son enfant, en vain. C’est au moment précis où la fille de ce roi se dirige vers sa propre fin que Georges la rencontre et apprend toute l’histoire. Il décide alors d’attaquer le dragon et parvient à le blesser avec sa lance. Il demande ensuite à la fille du roi de mettre sa ceinture autour du cou du monstre afin de pouvoir le ramener en ville comme un petit chien en laisse. Là, devant le peuple ébahi, soulagé et enfin sauvé, Georges assène le coup de grâce à la bête furieuse avec son épée. Le texte précise ensuite que « le roi fit élever, en l’honneur de la sainte Vierge et de saint Georges, une immense église, de laquelle jaillit une source vive dont l’eau guérit toutes les maladies de langueur. » Cette histoire a inspiré beaucoup de peintres, notamment Pisanello : à Vérone, dans la basilique Sant’Anastasia, on peut toujours admirer son Saint-Georges et la princesse. Ou encore, à Venise, dans le quartier du Castello, une scuola est entièrement consacrée à ce saint si courageux. Que nous raconte cette histoire ? Qu’une foule peut être impressionnée par un seul mais qu’un seul peut décider de braver l’effroi collectif et de passer à l’action. Que donner sa jeunesse en pâture n’est pas une bonne idée et qu’il faut se battre pour conserver les forces vives et leur redonner de l’espoir. L’espoir, ou l’eau de la source qui guérit toutes les dépressions, tous les découragements, donnée en l’honneur de la bravoure par le patriarche de la cité. C’est de cette histoire que découle l’expression terrasser le dragon. Quand Saint Georges terrasse, il abat, il renverse, il lutte.


Nous parlions, il y a quelques temps, de la Génération Narcisse aux enfants perdus. Il est l’heure à présent de parler des enfants perdus à la Génération Narcisse. Qu’avez-vous fait des forces vives ? Vous avez transmis à des bataillons de jeunes gens le terrible glissement sémantique suivant : au lieu de leur apprendre à terrasser, vous leur avez appris à être terrassés. Fatigués, accablés moralement, ayant perdu toute force psychique et laissés sans possibilité d’agir, la plupart des enfants perdus fabriqués sous votre loi ont troqué les batailles pour aller s’asseoir en terrasse afin d'être terrassés ensemble. Dé-moralisés et réduits à l’impuissance la plus crasse, ils obtempèrent et donnent le peu qu’il leur reste pour réparer ce qu’ils n’ont jamais défait. Ils trient leurs déchets, mangent bio, consomment du seconde main – le premier choix a été consumé depuis belle lurette –, font des études de commerce, de communication et de management pour quand-même-servir-le-capitalisme, luttent contre le racisme, l’homophobie, le sexisme et l’inégalité des chances. Tout ça, oui, sans épées et depuis des terrasses où le bock se monnaie à 8 euros environ. Vous ne leur avez appris ni l’amour ni la transmission. Vous ne leur avez appris ni le courage ni l’honneur. Vous ne leur avez appris ni les grands textes ni la beauté du monde.


Quel est le dragon aujourd’hui ? En 1937, voyant s’installer le fascisme dans toute l’Europe, Joan Riviere disait ceci : « Si le gain matériel devient un idéal, la vie intérieure de l’homme est, de ce fait, niée d’une façon importante et peut en venir à être méprisée. » Le fascisme a évidemment changé de visage et de méthode. Mais cette phrase est toujours terriblement actuelle. Le dragon, c’est la léthargie que le monde capitaliste que vous avez créé nous impose – la léthargie du paraître et de l'avoir. Où est l’épique quand, affalés sur leur canapé, en solitaire, les jeunes gens croient en être en communiant avec des millions d’inconnus devant une série Netflix ? Où est le courage quand, à genoux contre le racisme, ils croient changer le monde, absolument immobiles ? Où est le collectif quand, seuls devant un écran d’ordinateur, ils doivent croire encore qu’ils travaillent en équipe ? Où est la filiation quand, en fait de parents et de grands-parents, ils ne rencontrent que la démission, l’absence, le vide, l'égotisme et l’argent ?


Aucun dragon ne se présentera à eux rue de Belleville à la terrasse des Folies ou devant la boutique Antoine et Lili sur les bords du canal Saint Martin. Le dragon aujourd’hui est celui qui, bien que moribond, dévore ses enfants de l’intérieur. Il n’est pas spécialement effrayant celui-là mais il est très résistant. Et, difficulté inédite et supplémentaire, il est dans chacun des enfants perdus. Terrasser le dragon, c’est donc forcément accepter de mourir à soi-même et rendre aux vieillards ce qui revient aux vieillards.




Bibliographie

La Légende dorée, de Jacques de Voragine (1261-1266)

La haine, le désir de possession et l’agressivité, de Joan Riviere (1937)



Faire les choses bien, chanté par Noé Preszow & Leila Lachterman (2021)





Illustration

Photographie personnelle - rue de Belleville à Paris, 21 mai 2021.




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