Venise, la part sublime d'un chagrin



Se rendre à Venise aujourd'hui, c'est ajouter des touristes à une ville qui en connaît déjà trop. Se rendre à Venise aujourd'hui, c'est participer à la dénaturation d'une cité sublime croulant sous des millions de pas étrangers chaque jour. Alors se rendre à Venise aujourd'hui, c'est partir de chez soi en pensant qu'on va se laisser traverser par un chagrin. C'est penser qu'on va rendre visite à une vieille tante sur le déclin et en tirer une culpabilité infinie. C’est un peu vrai ; mais à Venise, les vieilles tantes sont en vison évidemment, et fument des cigarettes en sirotant leur café en terrasse même quand l'air est trop froid. Venise, ou comment la ruine et le délabrement cohabitent à merveille avec une joie pleine de légèreté. Les murs s'effondrent, les crépis ont disparu, les pavés en briques de certaines rues ont été creusés par les acqua alta et les passants, la lumière a délavé les volets vert sapin des palais et le sel de la lagune a mangé les marches en pierre des bâtiments – une autre idée de l'éternité, en somme. Tout à Venise est teinté d'une fatigue du temps. Tout est usé, élimé, fracassé parfois, mais tout est en vie. Ça chante, ça crie, ça boit des Spritz dans la rue, ça fume devant les magasins. On y croise des petites filles au bras de leurs grands-mères – en vison. On y voit des enfants danser en sortant de l'école et se jeter des confettis sur les campi. On y sent des odeurs de café, de safran et de fritelle. On y entend des conversations vénitiennes, italiennes, françaises... Dans la cité des Doges, les langues se délient et se mélangent dans un joyeux capharnaüm.


Se rendre à Venise aujourd'hui, c'est se donner la possibilité de traverser des mondes et des temporalités qui n'existent plus ailleurs. C'est visiter un matin, au hasard d'une promenade, la Scuola Damalta dei Santi Giorgio e Trifone et découvrir des Carpaccio intacts et sublimes avant même l’heure du café. C'est passer une longue après-midi sur l'île de San Michele, au milieu des tombes, et trouver ça tellement beau qu'on aurait presque envie de rater le dernier vaporeto et d'y passer la nuit. C'est à couper le souffle comme un tableau préraphaélite et ça fait palpiter comme l'Ophélie de Rimbaud. On a envie de croiser là de belles dames aux longs cheveux blonds ondulés, mais de belles dames transparentes seulement pour ne jamais perdre de vue l'horizon. Les oubliés, les exilés de Venise... À quelques encablures du rivage, ils veillent sur les vivants, c'est certain. Ils ont gagné un autre point de vue en nous quittant et peuvent maintenant nous contempler avec le recul nécessaire. L'agitation de la cité les fait peut-être rire autant que les pièces de Goldoni – un rire tout plein de vérités. Le cimetière de Venise est une prison dorée à ciel ouvert pour ceux qui savent se perdre dans les divagations que la lagune propose. Et les fantômes ! Venise est pleine de fantômes à la tombée des jours. De ceux que l'on veut absolument rencontrer. Si on ferme les yeux, on entend presque de grandes capes se frôler dans les petites rues fragiles au crépuscule. Les fantômes nous laissent même passer avec courtoisie dans les ruelles trop étroites. Si on ferme les yeux, on entend presque aussi les intrigues qui se sont tramées là depuis des siècles. Des rendez-vous d'amour interdits ou manqués, des masques pour cacher le vice mais savamment réglementés, des arrestations abusives au plus noir de la nuit... Et si nous sommes des chanceux à l'âme vénitienne, la Marangona du campanile sonnera pour nous, une fois le premier pied posé sur la Piazza San Marco... Venise, pleine de légendes, adopte, enveloppe, protège ceux qui l'aiment. Venise est un giron, même quand on y rate quelqu'un.


Se rendre à Venise aujourd’hui, c'est pouvoir plonger son regard et sa rêverie dans le vert émeraude de ses canaux. Une couleur profonde, un peu grisée, un peu boueuse. Un vert émeraude qu'il faut regarder de haut, bien sûr. Gardons-nous donc de monter sur une gondole pour touristes pressés parce que même les gondoliers semblent trouver cela ridicule. Gardons-nous de chercher sur un plan le Pont des Soupirs et acceptons de tomber dessus par hasard... Venise s'arpente à pied et sans logique. Venise se caresse en marchant et en usant ses semelles. Il faut savoir s'y perdre et y être vagabond. Laissons les petits ponts s'approcher de nous sans bruit, invariablement précédés par l'odeur d'algues qui arrive doucement, comme une alerte. Au creux de la Sérénissime, les canaux se signalent sans un mot, sans un murmure. Et quel éblouissement de déboucher encore sur un campo après plusieurs minutes passées à tourner dans des rues minuscules jusqu'à en oublier la lune ! Venise sait ménager à la perfection ses effets de surprise.


Enfin, se rendre à Venise aujourd'hui, c'est accepter de troquer l'idée d'un chagrin pour la réalité du sublime. C'est donc prendre le risque de vivre un déchirement en se rendant tout au bord de la ville pour prendre l'Alilaguna qui nous ramènera de force à l'aéroport. S'enfoncer dans le quartier de Cannaregio et sentir la disparition venir sans rien voir du lointain... Cannaregio, à Venise, c'est le début de la fin : l'Adriatique y reprend ses droits à l'aveugle pour nous happer tout à coup loin de ce paradis. Et l’extinction de Venise, c'est la lagune allée avec le soleil si le temps est avec nous. Alors, dans l'autre sens de la marche de ce monde, on voit, depuis le bateau, la Majestueuse s'éloigner et devenir toute petite. Comment Venise peut-elle devenir toute petite ? Voilà quelque chose d'impossible à comprendre quand on l'a rencontrée et qu'on la quitte – preuve que nous n'en reviendrons pas tout à fait.




Bibliographie

"L’Éternité", poème d'Arthur Rimbaud (1872)


Illustration

Photographie personnelle - Vue sur la lagune depuis le cimetière de Venise, sur l'île de San Michele, 12 février 2019.



Copyright © 2019 Justine Gossart, tous droits réservés.


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