Jonathann Daval, ou quand Peter Pan passe à l'acte



« Dans la boîte à musique, un petit ressort s’est cassé... L’air est toujours le même mais la musique a changé. »

Jacques Prévert

Rapide rappel des faits : Alexia Daval, 29 ans, disparaît à Gray-la-Ville (Haute-Saône) dans la matinée du 28 octobre 2017. Après quelques heures de recherches, Jonathann Daval, le mari, signale sa disparition vers 12h30 à la gendarmerie : sa femme aurait disparu après être partie faire son jogging. Deux jours plus tard, le corps d’Alexia est retrouvé - le ventre calciné et emballé dans un drap - dans le bois de la Vaivre. Après des mois de mensonges et d’accusations sans queue ni tête, Jonathann Daval a tout avoué le lundi 17 juin dernier, lors d’une reconstitution. Il a tué sa femme après une énième dispute, dans la nuit du 27 au 28 octobre 2017, et a ensuite déposé son corps en forêt pour y mettre partiellement le feu.

Jonathann Daval n’a, a priori, pas le profil d’un meurtrier. Gentiment banal, ce jeune homme, informaticien de profession, coulait des jours tranquilles aux côtés de son épouse. Mais cette dernière voulait un enfant. Lui pas, fort probablement. C’est l’histoire apparemment sans histoire de ce couple ordinaire qui m’a donné envie de relire Peter Pan.

Le physique de Peter Pan

Le dimanche 5 novembre 2017, à l’occasion d’une marche blanche organisée par la famille d’Alexia à Gray-la-Ville, la France entière découvrait le visage androgyne et la voix fluette de Jonathann. Si certains sont tombés dans le panneau du mari éploré, bon nombre de "spectateurs" ont ressenti un profond malaise lors de son discours. Malaise difficile à expliquer… Ce jour de marche blanche, le garçon était trop bien coiffé. Il avait pris la peine de mettre du gel. On avait même presque l’impression qu’il était maquillé. Bref : il s’était mis en valeur. Quelle drôle d’idée pour un hommage funèbre… Des psychologues ont insisté, quelques mois plus tard, sur la teneur même du discours : récurrence du « je », du « moi ». D’autres ont également décortiqué ses mimiques – yeux au ciel et bouche cachée par sa feuille de papier. Mais personne n’a relevé sa voix de castra. Personne n’a perçu l’impuissance sexuelle derrière le masque. Personne n’a vu l’enfant de plus de trente ans dans sa marinière bien repassée, entouré de ses deux parents d’élection. Il était tout petit, Jonathann, ce jour-là. Un gosse, un môme. Un enfant perdu qui avait fait une "bêtise" et qui n’osait pas le dire à ses vieux. Jonathann, ou le garçon qui ne voulait pas grandir.

Le culot de Peter Pan

Jonathann Daval a menti à sa belle-famille, aux habitants de Gray-la-Ville, à ses collègues, à la presse et à la France entière. Il a menti aux gendarmes, à ses avocats, au juge d’instruction. Il a menti la tête haute, sans vergogne. Il a joué la comédie d’une tragédie accidentelle. Il a aussi échafaudé une histoire de complot familial. Il a même écrit un pense-bête sur son ordinateur pour ne pas se tromper dans ses déclarations… Un pied-nickelé, avec beaucoup d’imagination. Il a pleuré en public, couru pour que toutes les joggeuses du monde puissent courir sans être agressées et il a fait des déclarations "déchirantes", des trémolos dans la voix. Il a envoyé des messages à sa belle-famille depuis le téléphone portable d’Alexia en se faisant passer pour elle. Il a entrainé son beau-frère dans son périple-alibi à Gray-la-Ville et dans les environs, ce dernier ayant eu la gentillesse de l’accompagner même à l’hôpital et à la gendarmerie, crédule. Il est venu chouiner dans les jupons de sa belle-mère, le lendemain du crime, pour être réconforté. Il a fêté Noël dans la famille d’Alexia, à peine deux mois après sa disparition. Il a mangé et dormi chez eux. Il a partagé leur peine et leur douleur. Il ne manque pas de culot, le plus célèbre des enfants perdus de l'Hexagone… Tous les moyens sont bons pour être fils unique sur les bords du lagon à sirènes du petit Daval… Et on pense à la célèbre phrase de Robert Hare, psychologue canadien, au sujet des psychopathes : « Ils connaissent les paroles de la chanson, mais ils en ignorent la musique ». Effectivement : la chanson de Jonathann Daval sonnait faux depuis le début.

Alexia-Clochette face à l’impuissance de Peter

Alexia, blonde, a un sourire radieux sur la première photographie communiquée par la famille à la presse. On pense tout de suite à la Fée Clochette, qui tente en vain de séduire Peter Pan avec des œillades et des tentatives rentre-dedans de cocotte 1900 – sans succès. Elle a la même expression mutine que la fée de Barrie. On l’imagine intrépide et pleine de vie. Pourquoi pas même des mules à pompons aux pieds ? Alexia-Clochette aurait perdu son sang-froid face à l’impuissance de son époux. Le sujet de l’enfant était, d’après les témoignages, un souci dans leur couple. Ils ne parvenaient pas à en faire un et Alexia multipliait les reproches et attaquait la virilité de son homme. Il n’a d’ailleurs pas tenté de brûler n’importe quelle partie de son corps : il s’en est pris au bassin, au giron, à l’endroit-même de la matrice… Et il a recouvert le corps avec un drap du lit conjugal… Mais comment demander à un éternel enfant que la sexualité génitale n’intéresse pas d’user du pénis pour devenir père ? Comment lui demander aussi de céder sa place ? Et comment Alexia pouvait-elle vouloir devenir mère ? Parce que, rappelons-le, dans le monde merveilleux de Peter Pan, les mères, on les abat. À Neverland, on se fiche bien des mamans : elles sont interchangeables et ne sont tolérées que pour mettre la main à la pâte. Et Peter est le seul qui a le droit de les choisir et de les jeter si elles ne lui conviennent pas. Alors, gare aux enfants qui le concurrenceraient et qui voudraient en élire une dans leurs cœurs ! Ils sont exterminés.

La mère pour cible

Être le fils unique, voilà ce que poursuivait Jonathann Daval depuis de nombreuses années. Mais pas celui de sa propre mère (elle ne devait pas être si conforme) : celui de la mère de sa femme, Isabelle Fouillot. Alexia n’était pas son épouse, mais une sœur gênante. Grégory Gay, son beau-frère, l’autre garçon de la famille, l’époux de la sœur d’Alexia, était de trop aussi. Soit ! Jonathann a fait coup double : il s’est débarrassé d’Alexia et a tenté de faire porter le chapeau à Grégory. Grégory Gay serait donc l’étrangleur ! Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ? Avec un peu de chance, il aurait pu être incarcéré et laisser le champ libre. Pan !

Alexia-future-mère devait mourir. Et en tuant Alexia, Jonathann s’accaparait Isabelle Fouillot, sa belle-mère. C’est bien cette dernière qui semble être la cible principale dans cette affaire. Jonathann la voulait pour lui tout seul. Et pour cela, il fallait faire table rase. Il fallait la briser pour la garder. Cocktail amour-haine explosif. Tirons encore le fil : il a gagné puisqu’il ne risque plus de sortir de son esprit maintenant. En commettant le pire, il a tissé sa toile avec application. Mme Fouillot ne l’oubliera jamais et devra faire, pour le reste de ses jours, avec le souvenir de cet étrange et maléfique petit garçon qui a rôdé tant d’années autour d’elle. Il a tué l’enfant et l’enfance de Mme Fouillot, en étranglant la fille dans la maison de famille de sa mère. Il n’y avait de place que pour l’enfance de l’enfant-Jonathann… Pan !

Comment ne pas être frappé par l’expression de dégoût sur le visage de la mère d’Alexia chaque fois qu’elle apparaissait à ses côtés, bien avant les aveux ? Comme si elle avait compris sans savoir. Regardons-la, la mère meurtrie : menton rentré, bouche crispée. Elle le vomissait déjà, celui qui voulait être son fils malgré elle, celui qui osait l’appeler "Maman" lors des réunions de famille. Comme Mrs. Darling face à Peter Pan, elle ne voulait pas de ce gosse. Ce n’était pas le sien et elle ne le sentait pas, à son corps défendant. Les mères savent tout.

« Il nous aime [...] et on l'a aimé », a fini par dire Mme Fouillot récemment, des sanglots dans la voix. Jonathann a d’ailleurs avoué deux fois parce que c’est Isabelle Fouillot qui lui a demandé de le faire… Peter Pan peut être obéissant parfois mais il n'a de pitié pour personne. La bonne mère finira par comprendre que Peter Pan est incapable d’aimer : ni Wendy, ni Clochette, ni les enfants perdus. Ce qu’il aime, c’est être le centre de l’attention, que tous les regards soient braqués sur lui et que la Mère en meurt d’être sa mère.




Bibliographie

Peter Pan, ou le garçon qui ne voulait pas grandir, de James M. Barrie (1911)

Without Conscience : The Disturbing World of the Psychopaths Among Us, de Robert Hare (1993)


Illustration

Figurine tirée de la version de Peter Pan, de Walt Disney (1953)



Copyright © 2019 Justine Gossart, tous droits réservés.


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