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Changer l'eau des fleurs artificielles




« Ce qu'il y a de plus pitoyable au monde, c'est, je crois, l'incapacité de l'esprit humain à relier tout ce qu'il renferme. Nous vivons sur une île placide d'ignorance, environnée de noirs océans d'infinitude que nous n'avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s'évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu'à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l'effroyable position que nous y occupons qu'il ne nous restera plus qu'à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel obscurantisme. »

Howard Phillips Lovecraft



Quelle drôle d’idée ! Voilà que, dans les grandes villes, des façades de bistrots se couvrent de fleurs artificielles. Il paraît que ça attire le touriste et que ça finit sur les réseaux sociaux – photos bien cadrées aux couleurs saturées. En clair, ça attire le chaland et ça fait de la pub bon marché. Des fleurs en tissu délavées par le temps ornent donc des stores de devanture de cafés et surplombent ainsi les buveurs. Là où la fête devrait battre son plein, là où l’ivresse devrait engendrer de la poésie, là où des êtres devraient se rencontrer et peut-être tomber amoureux, ce qui a supplanté les lumières et les flonflons ne se trouve normalement que dans les cimetières. Drôle de décor offert par le progrès… Est-ce à dire, entre les lignes, que l’on n’enterre plus uniquement sa vie de jeune fille ou de garçon autour d’un verre ? Qu’il y aurait plus à ensevelir ? Que tous les bistrots de France sont, depuis quelques années, des mausolées ? Est-ce à dire que les serveurs sont en réalité des croque-morts qui ne disent pas leur nom et qu’ils nous servent sur leur plateau un cortège mortuaire visant à accompagner les funérailles d’une condition humaine impossible à nommer ? Dans une danse macabre d’un nouveau genre, qui ne recherche même plus les douceurs coupables de l’ivresse, on voit chaque soir, à l’happy hour, des ombres qui ne laisseront derrière elles, en fin de crépuscule, que des cadavres de bouteilles sorties pour eux quelques heures plus tôt d’une cave aux allures de caveau !


Quelque chose a changé dans l’atmosphère. Les corneilles pullulent sur les trottoirs, oiseaux de mauvais augure, détenteurs de mauvais présages… Il nous semble qu’il n’y a pas si longtemps, les êtres étaient encore vivaces. Ils butinaient avant de se poser sur la bonne fleur et y rester le temps d’une saison ou pour la vie entière. Les jeunes femmes, à chaque printemps, s’apprêtaient à éclore. Les ados bourgeonnaient. Les fluides palpitaient et les pollens volaient. Il y avait de doux parfums dans l’air – jasmin, rose, chèvrefeuille, lilas. On offrait des bouquets de violette de février à mai et l’on portait parfois une fleur à la boutonnière le temps d’un soir. C’est que, voyez-vous, tout ce qui se termine a une autre saveur. C’est qu’une floraison a du prix précisément parce que nous savons qu’elle ne durera pas toujours et qu’elle contient en elle une forme de dureté. Les vrais pétales faneront, les vrais bulbes hiberneront, les vraies épines piqueront, les vraies feuilles tomberont… Il nous faudra ainsi tailler, replanter, désinfecter et balayer. Pourquoi vouloir marcher sur les plates-bandes de ce qui est notre réalité et file en dépit de nous ? Pourquoi, paradoxe fou, nous entourons-nous de mortifère et de fausse joie, qui ne demandent aucun soin, alors même que nous ne sommes plus capables d’entendre parler de la mort et encore moins de l’accueillir ? Dans un monde où l’on n’a plus rien à perdre, c’est justement la vie qu’il faudrait faire gagner, en réalimentant notre sève, en arrosant nos âmes en friche. Que l’on cesse de déguiser notre vérité avec un habile artifice qui ne trompe que ceux qui ne regardent que le fond de leur chope. Que l’on cesse de nous faire croire au mimosa en plein été !


Car, la finitude en bandoulière, il y avait de l’aventure !... Nos rides creusaient les sillons de nos histoires comme autant de rappels à nos mémoires. Les corps-beaux savaient tout le prix éphémère de la jeunesse et dérivaient doucement sur les rivages amollis de la sagesse, le cœur content. Aujourd’hui, le convoi en marche est celui qui s’apprête à enterrer l’idée-même de notre finitude. La cérémonie est un peu vicieuse… Nous préférons vous prévenir : il n’y aura ni mémorial ni mausolée, puisqu’il n’y a plus de bataille. Le traitement sera sans concession. La dépouille passera sans qu’on la voie, en forme d’obsèques bâclées. Les fossoyeurs l’enseveliront à l’abri des regards. L’inhumation filera comme l’éclair, pour nous dire que l’inhumain n’est pas si grave. Pas de tombe pour se recueillir sur les ruines de notre condition de mortels. Il n’y aura donc pas de repos pour notre finitude passée de vie à trépas, sans qu’on se soit battus pour elle. Ce sera un long deuil sans conscience, une longue dénaturation de ce qui faisait notre sel. Une disparition sous nos yeux clos, tout prêts à se laisser aveugler par une promesse d’immortalité que des savants fous s’évertuent à leur faire miroiter.




Bibliographie

Mourir vivant, de Philippe de Maistre (2021)



Illustration

Photographie personnelle - Boulevard de Bonne Nouvelle à Paris, 29 août 2023.



Copyright © 2023 Justine Gossart, tous droits réservés.

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