Des pressions




« S'il existe un enfer en ce monde, il se trouve dans le cœur d'un homme mélancolique. »

Robert Burton



Où que l’on se tourne, que l’on tende une oreille attentive ou non au bruit du monde, nous sommes tous assaillis par de noires pressions. Des pressions qui ne nous semblent plus passagères depuis belle lurette !… Il y a la presse qui nous presse de réduire notre consommation énergétique en plein hiver, guerre-en-Ukraine oblige, ou encore de changer nos habitudes de vie quotidienne pour endiguer une crise climatique que l’on nous dit mondiale. Ainsi s’agitent devant nous le spectre d’une guerre aux portes de l’Europe et une apocalypse de Mère Nature qui nous conduira bientôt à brûler sur place d’avril à novembre, où que l’on soit, tout en faisant face à un cruel manque d’eau qui mettra en danger les humains aussi bien que la faune et la flore. Il y a des foules de femmes qui se pressent dans les rues des grandes villes, généralement le samedi après-midi, pour s’empresser ensemble de manifester afin de ne voir en les hommes que des pénis sans âme, des agresseurs potentiels, des violeurs en puissance, des patriarches phallocrates, sadiques et sournois rechignant à donner un peu de leur pouvoir supposé à ces enragées de la cause vulvaire – un bouquin d’Annie Ernaux dans la poche et des pancartes viol-ettes dans les mains, bien sûr. Il y a les JT de 20h qui ne nous parlent que de l’inflation, de la hausse des prix qui ne cessent de s’envoler, de denrées alimentaires qui disparaissent des rayons de nos supermarchés, de médicaments en rupture de fabrication et de la difficulté des ménages français à joindre les deux bouts dès le 5 du mois…


À y écouter de plus près, après avoir tous été pressurés par une pandémie pendant près de deux ans avec confinements et mises au ban de certaines catégories de la population dans l’indifférence presque générale, nous voici maintenant dans le monde d’après, toujours pressés comme des citrons par le temps, compressés dans des transports en commun à l’agonie et avec le pressentiment que cette chanson-là, cette petite musique de la désespérance, n’est pas prête de finir… Aucun espace de dé-pression à l’horizon pour souffler un peu, pour décompresser… Aucune enclave pour le Beau, l’Amour et la communion. Aucune zone pour la légèreté de l’être. L’oppression est telle que nous continuons, bon an mal an, à nous mettre la pression – vaste paradoxe ! – pour nous protéger contre la laideur, l’isolement, l’insécurité et un terrifiant sentiment de No Future : preuve à l’appui, les gens s’empressent d’acheter des plaids pour bien renoncer bien au chaud devant Netflix, en repoussant au loin toute idée de passage à l’acte suicidaire qui (ne) serait (pas) pris en charge dans des hôpitaux en manque de lits et de personnels soignants.


En parallèle de ces dits-courts crétins et dépressogènes, dans un monde de libre échange, les individus sont aussi sommés d’obéir et de ne jamais braver une multitude d’interdictions tombant du ciel de la façon la plus arbitraire qui soit : ne pas fumer, ne pas acheter d’alcool le dimanche, ne plus utiliser sa voiture en ville, limiter sa vitesse sur les nationales… Déprécier la vie et menacer la liberté, voilà la recette miracle pour déprimer les hommes. Pressentant un immense effroi et oppressés par une foule de dépréciations individuelles et devenues autonomes, nous regardons sans plus ni pleurer ni nous révolter notre Réalité fusionner avec le Réel, soit nos vies s’installer à l’endroit exact de l’Angoisse. Nos cerveaux passés au presse-purée, confortablement lovés dans nos canapés, atrocement déprimés, que reste-t-il de nous, cœurs battants des mondes fervents d’avant ?




Bibliographie

Anatomie de la mélancolie, de Robert Burton (1621)



La Jeune Fille du métro, chanté par Renaud (1981)





Illustration

The Blue Devils, de Richard Newton (XVIIIe siècle)


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