Elvire, le pont



Pour Stéphane P.



« Monsieur, se jouer ainsi d’un mystère sacré, et … »

Sganarelle



Elvire est de ces femmes qui, quand elles virent le pont, furent prises d’un vertige. Pressentant le courroux à venir, toute à l’intuition d’une terrible défaite du cœur, nouvel objet pressenti par le séducteur pour rejoindre la milice des âmes défaites, elle se laissa pourtant séduire. Elle accepta de dériver. Bien avant l’heure de la vengeance, face à Dom Juan, elle vire au rouge de la passion, des ardeurs tumultueuses, des transports indignes d’elle, sans songer une seconde aux conséquences d’emportements terrestres grossiers, sans se garder d’un amour criminel et honteux qui n’avait d’amour que le nom.


Elle l’avait pourtant sauté, ce pont : voilà tout son mystère. Épousant le Christ, elle vira les hommes pour choisir la clôture des merveilles, le retrait d’un couvent. Elle avait sauté le pont qui relie d’un trait les joies surnaturelles de l’enfance à la bienheureuse quiétude d’une solitude choisie. Elle avait enjambé la rive en refusant de s’arrêter là, sur ce petit chemin de pierre au-dessus des eaux. Elle avait refusé ce que le pont implique – résignations, déceptions et souffrances sur la Terre – pour rester l’éternelle assoiffée face à la Vérité.


Mais voilà que, parvenue sur l’autre rive, un gredin est venu pour l’emmener et lui faire faire le mur. Arrachée à son jardin par le miel du beau parleur, par un verbe mensonger, elle accepta de poser le pied sur le pont… Amours terrestres, égarements de la chair, emportements du cœur pour une cause minuscule !... Sa résolution belle vire de bord et la voilà aux prises avec la tristesse, le chagrin et la colère. Elle se tord de douleur face à la trahison et ne se pardonne pas d’être revenue sur ses pas. Elle se met à crier vengeance, parle de crime, de perfidie et d’offense. C’est que le pont, voyez-vous, qui ne propose que plus petit que le Ciel, elle l’a rejoint de son plein gré. Elle le savait, pourtant… Il suffisait de passer le pont, c’était tout de suite la résolution.


Elvire est de ces femmes qui, quand elles virent le pont, ont su qu’il leur faudrait tenir ferme la barre de leur cœur. Un cœur ardent, cherchant plus haut des amours célestes sans se soucier vraiment ni du jugement des passants ni de la marche des flots. Elvire pardonna au corrupteur et fit demi-tour pour retrouver le couvent : voilà tout son sacré. Gageons, en refermant la pièce de Molière, qu’elle ne soit pas le spectre et qu’elle ait retrouvé sa ferveur. Imaginons enfin qu’elle ait fait sienne toute la beauté du monde pour éclore, armée de sa faute, en guerrière d’une mystique enragée, à la manière d’une Catherine de Sienne !




Bibliographie

Dom Juan, de Molière (1665)


Illustration

Les Amoureux, d’Émile Friant (1888)




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