(H)aunt




« Dans la solitude nocturne, vous voyez passer les mêmes fantômes. Comme la nuit s’agrandit quand les rêves se fiancent. »

Gaston Bachelard



Ça parle de Jane, la tante assassinée à vingt-trois ans une nuit de mars de l’année 1969, dans le Michigan. Ça parle des larmes d’un père qui n’a pas pu protéger sa petite. Ça parle d’un corps recouvert d’un imperméable et retrouvé au petit matin à l’entrée d’un cimetière. Ça parle d’un campus américain dans la moiteur nouvelle du printemps qui arrive et d’une histoire d’amour qui chamboule des cœurs. Ça parle de fiançailles à venir et de journal intime. Et bien sûr, ça parle de Maggie, la nièce, hantée par ce destin brisé en plein vol et qui, écrivant, se demande sans cesse si elle fouine ou si elle invente.


Ça parle de Joanne, la tante atteinte d’une maladie incurable, vouée à la souffrance et à la décrépitude à dix-neuf ans. Ça parle des larmes de sa mère qui a décidé de la laisser vivre en paix sans lui infliger d’insoutenables amputations, quitte à la perdre plus vite et pour de bon mais intacte. Ça parle d’une famille modeste d’origine italienne dans un petit coin de Manhattan. Ça parle de poèmes et d’une photographie pour mémoire. Et bien sûr, ça parle de Stefani, la nièce, hantée par ce destin qui a connu l’agonie trop tôt et qui chante pour conjurer le silence.


Ça parle de Jane et ça parle de Joanne. Ça parle de fantômes et ça parle de justice. Ça parle de réminiscences et ça parle de chagrins. L’une écrit et l’autre chante. L’une écrit pour ne pas oublier Jane. L’autre chante pour faire revivre Joanne. Pour en laisser un petit quelque chose au monde. Ce sont des histoires de voix/voie. Reprendre le chemin de Jane, le longer, l’explorer et le fouler jusqu’à la nuit fatale pour comprendre. Réentendre les éclats sonores de Joanne, leur parler, les faire chanter et les laisser dire au-delà de ce dernier souffle sur le lit d’hôpital. Car celle qui écrit sur Jane est un peu Jane et celle qui chante pour Joanne est un peu Joanne aussi. Il y a eu transmission. Transmission dans la béance, au-delà des disparitions. C’est l’absence qui a été vivace. Jane et Joanne sont passées dans les veines de l’auteure et de la chanteuse. Elles existent, farouchement. Elles sont devenues celles qui pulsent le désir parce qu’il était juste qu’elles se fassent entendre. Leurs nièces respectives les ont cherchées et entendues en tendant courageusement l’oreille. Elles leur ont ensuite obéi, sans ciller et sans broncher. Elles sont en vie éperdument et, quoi qu’il advienne, pour elles. Maggie et Stefani portent toutes deux la tante-qui-hante (aunt-haunting) – parce que la hache du destin en a décidé ainsi. La hache qui coupe les vies en deux, qui fracasse les joies, et contenue toute entière dans un H aspiré et pratiquement silencieux – Ça marche en anglais et Ça marche en français. Jane et Joanne sont celles qui font pleurer et qui veillent sur leur trajectoire alors même qu’elles ne les ont jamais connues. Elles sont la visitation sans fin qui met la vie en jeu à chaque seconde. Elles sont les tantes qui ne peuvent plus mourir. Elles sont les tantes pour tout tenter.




Bibliographie

Jane : A murder, de Maggie Nelson (2005)

Une partie rouge, de Maggie Nelson (2017)


Filmographie

Five Foot Two, documentaire sur Lady Gaga (2017)


Discographie

Joanne, de Lady Gaga (2017)



Joanne, chanté par Lady Gaga (2017)




Illustration

Ghost in the studio, de Gilles Elie (2018)




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