Im-passe ?




« Nous vivions comme d’habitude, en ignorant. Ignorer n’est pas la même chose que l’ignorance, il faut se donner la peine d’y arriver. »

Margaret Atwood



Après la passe de Lacan et celle des prostituées, voici venir Le passe sanitaire. Moins obscur et beaucoup plus hygiénique. Il se présente comme un passe-partout, un passe-droit, un laisser-passer. Avec lui, plus besoin de se cacher le visage avec un masque ou un passe-montagne : le passe sanitaire est la nouvelle passerelle pour les passetemps et les passe-plats des restaurants. Il est aussi le nouveau compagnon indispensable des passeports. Il est maintenant la passementerie de nos vies, le petit élément de décor qui change tout. Il nous permet de perdre notre air compassé dans certaines situations gênantes et d’outrepasser nos principes les plus élémentaires. Quelle aubaine ! Grâce à lui, nous allons tous pouvoir nous surpasser ! Et il va nous falloir de la voix pour ordonner, partout et nulle part : « Passe ton passe d’abord ! » Quelle vie nous allons vivre à ses côtés ! « Passe le passe, y’a du monde sur la corde raide »… Nous n’allons plus passer le sel avec courtoisie à nos semblables. Nous ne serons plus que des passeurs de passe dépassés et voilà bien une idée qui a de quoi nous affoler. Mais d’aucuns se métamorphoseront peut-être en passe-murailles ou en passeurs (de savoir, d’idées, de liberté) pour que ce passe si merveilleux ne soit en réalité qu’un passage. Si ce n’est pas le cas, notre perspective sera de trépasser – de désespoir, d’ennui, de tristesse et de solitude.


Imaginons que le règne du passe dure et s’installe. Que le seul projet envisagé soit en réalité une immense impasse dans laquelle tous les verres deviendront imbuvables, toutes les perspectives impossibles, tous les imprévus abolis, tous les impatients suspects, toutes les immobilités tolérées ? « L’espoir est une vertu d’esclave », nous disait Cioran. Il est peut-être temps de le questionner, cet espoir de jours meilleurs, quand le seul horizon de bonheur proposé est une bière en terrasse ou l’immédiateté des êtres sans passé. N’y a-t-il pas dans l’air une chanson propre à chaque individu, très loin de toute idée de collectif ? Une chanson qui veut partir en vacances à la Baule avec les copains, une autre qui veut aller au restaurant… Des chansons qui ne peuvent par essence ne s’unir avec aucune autre et qui clament toutes à tue-tête l’autonomie de condition. Qui d’un peu sérieux croirait encore à l’idée d’un Etat Monde dont l’unique but serait la protection des hommes ? Le bien commun et le goût de la vie ne sont pas son affaire. Ce qu’il cherche, c’est un retour à la norme-mal avec des moutons toujours plus serviles, ignorants et sourdement intranquilles, affreusement embourbés dans un présent qui n’a que l’empêchement à proposer. En somme, répétons-le : une impasse à laquelle on accédera avec un passe.




Bibliographie

Le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley (1932)

1984, de George Orwell (1949)

La Servante écarlate, de Margaret Atwood (1987)

Le Mal qui vient, de Pierre-Henri Castel (2018)



Tranche de vie, chanté par François Béranger (1969)




Illustration

Affiche, anonyme (mai 1968)




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