L'adulte erre




« − Ce soir-là,… − vous entrez aux cafés éclatants,

Vous demandez des bocks ou de la limonade…

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans

Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. »

Arthur Rimbaud



Emma, Thérèse, Anna, Lady Chatterley, Phèdre, Mademoiselle de Chartres, Yseult, Mme de Tourvel, Marthe, Hester, Mme de Rênal, Francesca… Point trop n’en faut. La femme adultère a été scrutée, étudiée, jugée, blâmée, outragée pendant des siècles. Nous ferons donc le choix ici de n’explorer que l’homme adultère. Les mythologies, les religions, les romans et le cinéma n’ont pas cessé d’explorer la femme fautive, mensongère et traîtresse. Et même si nous savons où prend racine cette obsession – Mater certissima, pater semper incertus –, il nous a semblé qu’en ce début de XXIème siècle, la donne pouvait peut-être changer. Régulation des naissances oblige, le mensonge et la trahison ne sont plus uniquement l’apanage des femmes et l’adultère masculin, si banal jusque-là, peut nous apparaître aujourd’hui avec autant de force que l’adultère féminin autrefois. Nous savons qu’il faut tromper pour aimer. Quand les premiers émois pointent leur nez, tous les adolescents sentent monter en eux un immense besoin de transgression car il faut tromper Papa et/ou Maman pour accéder à la jouissance sexuelle. Voilà notre transgression fondatrice. Elle marquera de son empreinte indélébile nos élans et nos désirs toute notre vie. Certains sauront être à la hauteur de la transgression et n’auront pas peur de trahir et de désobéir encore pour faire gagner le désir. D’autres, à l’inverse, garderont de cette transgression originelle un goût amer pour toujours et seront pris en tenaille entre désir et devoir, désobéissance et servilité. Ce sont de ceux-là dont nous allons parler – de ceux qui, après un après-midi de sexe avec leur maîtresse, reviennent à la maison comme on revient à la raison.


Les dictionnaires nous apprennent que le mot adultère vient du latin adulterium, qui signifie altérer. Mais deux autres étymologies ont vu le jour au Moyen-Age, sous l’ère chrétienne : ce mot viendrait du latin ad ulter erare, soit aller vers ce qui se trouve au-delà par erreur ou encore de adulterare, signifiant aller en direction du plus autre. Reprenons et suivons à la trace ce que la langue nous dit. D’abord, il s’agirait, dans cette affair, d’altération. L’homme infidèle altèrerait sa vérité, ses promesses, ses engagements, parfois les sacrements du mariage mais aussi sa femme et sa maîtresse. Qu’il soit démasqué ou non, cette altération a lieu. Quelque chose de sa parole et de ses choix entrerait donc en collision avec son désir. Et même en croyant servir ce dernier, il ne fera souvent que transiger avec. Que de nuits de doute en perspective quand on se lance dans une telle aventure avec soi-même ! Face à tant d’altération, il y a de quoi être atterré…


La langue nous dit ensuite que l’adultère serait le fait d’aller vers ce qui se trouve au-delà par erreur. Au-delà de quoi ? Au-delà du principe de réalité, sans aucun doute. Au-delà des normes, des empêchements, des interdits, des frustrations, des incapacités, des possibles. L’homme infidèle tente l’impossible justement : aller vers un au-delà malgré lui, sans le faire exprès. Il y aurait, dans ce mouvement, une erreur ontologique qui lui échapperait et dont il serait le jouet. Signer pour cet au-delà reviendrait en un sens à devenir un spectre dans sa propre vie. Voici donc l’homme adultère qui, au-delà de la mort factice de tout ce qui l’enchaînait, croit monter au (septième) ciel pour finalement se retrouver dans les limbes. Ne méritant pas l’enfer tout à fait, le voici dans un au-delà de l’entre-deux qui peut ressembler, au premier coup d’œil, au paradis. Comme Pierre, dans La Peau douce, de François Truffaut, l’homme infidèle peut goûter de nouveau à des joies d’adolescent et retrouver le sel de ses dix-sept ans : ne pas voir le temps passer avec une femme plus jeune, plus voluptueuse ou plus espiègle que sa femme ; allumer toutes les lumières d’une chambre d’hôtel la nuit pour que la promesse d’un plaisir sans fin soit matérialisée dans cet éclat nocturne ; faire des cachoteries d’enfant, comme il en faisait à sa mère autrefois et risquer de se faire gronder s’il était pris ; mettre tout son cœur et tous ses espoirs dans une petite boîte d’allumettes sans valeur ; acheter des bas ; partir en vadrouille sans se soucier de rien ; faire des photos de l’aimée-à-cacher comme un étudiant ; vivre de folles parties de jambes en l’air en expérimentant ce que la légitime ne se verra jamais proposer… Elle peut être délicieuse, cette errance. L’homme infidèle se piquera même d’amour parfois et rejouera une romance dans laquelle il n’aura pas besoin de trancher entre les bocks et la limonade. Un roman dans lequel tout est dans le « ou » rimbaldien. L’entre-deux d’un non-choix, d’une liberté singée, de désirs assouvis partiellement et de déclarations récitées sans grande conviction. L’entre-deux de l’oubli car, en dehors de ces limbes, il lui faudra choisir et donc renoncer. Être un adulte capable d'aimer. Sans deux-viser.


Enfin, la langue nous met sur la piste de quelque chose qui tendrait vers du plus-autre. L’homme adultère, au-delà de l’au-delà limbique, partirait ainsi au-devant d’une plus grande altérité. Il se paierait un luxe absolument inédit, loin de la banalité de sa vie choisie. Il chercherait à ajouter de l’autre là où il y en a déjà. Du féminin sur le féminin. De la mère sur la mère. De la vulve sur la vulve. Ce n’est pas tant qu’il voit double, c’est qu’il veut toucher du doigt une forme d’absolu, de complétude folle. Quelle invention pour tester l’amour inconditionnel ! Quel aménagement pour toucher et être touché, doublement ! Quelle idée insensée pour coucher sans se coucher face aux adversités ! L’homme infidèle, mains ouvertes, paumes vers le ciel, attend de recevoir sa vie en double en n'offrant qu'une partielle part de lui à l'autre du moment. Cette double vie lui revient de droit. Deux tranches d’altérité pour un seul homme, quelles qu’en soient les conséquences pour ses autres précisément. Nous parlons là évidemment d’un plus-autre du fantasme dans lequel les vices remplacent la foi, le plaisir la bonté. Que vaudrait, sous ce regard masculin, l’autre débarrassée de son plus ? Que vaudrait la femme sans la maîtresse et la maîtresse sans la femme ? Voilà un dangereux jeu de plus-values… Quand l’une est au grand jour, arraisonneuse de poches et de mallettes de travail, l’autre est dans l’ombre d’une chambre d’hôtel, affriolante nymphe d’un royaume sans dieux. Alliances mensongères... Quand l’une est baguée, l’autre prend le risque de devenir folle à lier. Elles sont chacune la condition d’existence de l’autre sans le savoir vraiment. La raisonnable et la résonnante. L’une sans l’autre et ce serait l’ennui, la déconfiture d’une existence sans joies dépouillée des tilleuls verts de la promenade... L’homme infidèle, trompeur, adultère, se voudrait ainsi le marionnettiste d’un clair-obscur éternel, aux liens emmêlés loin de l’amour, et dans lequel tout le monde perd. Sauf lui.




Bibliographie

Une vieille maîtresse, de Jules Barbey d’Aurevilly (1851)

Correspondance, d’Albert Camus et Maria Casarès (1944-1959)

Un Homme infidèle, de Madeleine Chapsal (1980)

Tromperie, de Philip Roth (1990)

Histoire de l’adultère, de Sabine Melchior-Bonnet & Aude Grouard de Tocqueville (1999)

Adultères, d’Aldo Naouri (2006)

Que veut dire « faire » l’amour ?, de Gérard Pommier (2010)

Moment d’un couple, de Nelly Alard (2013)

Tromper Martine, de Stéphane Dompierre (2015)

Je t’aime, je te trompe, d’Esther Perel (2017)

Un adultère, d’Edoardo Albinati (2018)

L’autre femme, de Cristina Comencini (2022)


Filmographie

La Peau douce, de François Truffaut (1964)

Nathalie, d’Anne Fontaine (2005)

American Beauty, de Sam Mendes (2005)

Match Point, de Woody Allen (2005)

Une vieille maîtresse, de Catherine Breillat (2007)

Une rencontre, de Liza Azuelos (2014)

Tromperie, d’Arnaud Desplechin (2021)



Les amis de Monsieur, chanté par Barbara (1959)




Illustration

Mains de Jean Desailly et de Françoise Dorléac dans La Peau douce, film de François Truffaut (1964)




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