La Loi existe-t-elle encore ?


« Tout le monde s’est adapté, soit par la volonté de ne s’apercevoir de rien, soit par la dédramatisation la plus inerte.

Mais je dois admettre que même le fait de s’être aperçu ou d’avoir dramatisé ne préserve nullement de l’adaptation ou de l’acceptation. Moi, donc, je suis en train de m’adapter à la dégradation et d’accepter l’inacceptable. Je manœuvre pour réorganiser ma vie. Je suis en train d’oublier comment étaient les choses auparavant. Les visages aimés d’hier commencent à pâlir dans ma mémoire. J’ai devant moi – peu à peu sans plus aucune alternative – le présent. Je réadapte ma tâche à une plus grande lisibilité (Salò ?). »

Pier Paolo Pasolini


Psychose, Perversion et Psychopathie sont sur un bateau. Psychose tombe à l’eau et se met à invoquer le ciel pour s’en sortir : « Dieu me sauvera ! Les astres me sauveront ! La planète me sortira des flots malgré le complot aquatique mondial contre moi ! Il y a des espoirs ! ». Sur le bateau, Perversion la regarde se noyer, un petit sourire aux lèvres, et attend avec impatience le moment où elle coulera pour de bon – il se pourrait même qu’elle lui donne le coup de grâce, histoire de prendre son pied… Psychopathie, de son côté, se fait les ongles (les cuticules, c’est important), indifférente absolument à ce qui se joue.

Psychose sait qu’un ordre symbolique existe et qu’elle lui doit quelque chose. Cet ordre est brouillon, sans points de capiton, mais il existe. Perversion sait aussi qu’un ordre symbolique est là, mais elle ne lui doit rien : elle n’est pas en dette. Quant à Psychopathie, elle est seule à la tête de son royaume de mort, ignorante et sereine.

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Bien avant que cette comptine ne voie le jour, il fut un temps, pas si lointain, où le Père existait – le Père avec un grand « P ». Le Père, ou le règne sain de la Loi – la Loi symbolique bien sûr, qui permettait aux individus de se structurer et d’intégrer un sens moral solide indispensable pour vivre en harmonie avec les autres. La Loi symbolique incarnée par le Père nous protégeait, assurait notre sécurité physique, psychique et affective. Quelque chose de rassurant flottait dans l’air et l’on pouvait aimer et profiter de la vie en toute sérénité… La Loi nous offrait en cadeau deux concepts réconfortants : la dette et l’altérité. Ce n’était évidemment pas de tout repos puisqu’il fallait composer avec l’Autre, les autres et quelques petits symptômes tout pleins d’une culpabilité salvatrice. Mais voilà que la Loi symbolique est progressivement remplacée par une loi (notez que l’on n’y met pas de majuscule à celle-là) du marché protéiforme. Le Père est tué un peu plus chaque jour et la culpabilité dont nous parlions est supplantée progressivement par d’autres symptômes découlant des Trois P de la comptine, venus des abysses à cette occasion : Psychose, Perversion et Psychopathie. Ici, les majuscules ne sont là que pour appuyer l’ampleur de leur succès. Les Trois P ne sont pas vraiment des concepts, plutôt des états dans lesquels sombrent de plus en plus d’individus. Et l’altérité disparaissant, vous comprendrez facilement alors dans quel cercle vicieux nous sommes tombés…

Le « bon père », c’est un père sévère qui persévère, disait Lacan. Sans lui, c’est le chaos qui se profile. Plus personne pour diriger le navire, et nous voici tous embarqués pour les bas-fonds au lieu d’amarrer à Cythère. Les bas-fonds où nous sommes jusqu’aux genoux (pour l’instant, car le niveau monte…), c’est le terrain de jeux d’élection des Trois P qui ont en commun un rapport biaisé à l’Autre tout en en faisant chacun quelque chose de singulier. Nous pourrions, pour les expliquer, prendre appui sur les rubriques de faits divers. Nous l’avons tous remarqué : depuis quelques années, la donne a changé en matière de criminalité. Ce que nous pourrions appeler les "crimes sans motif" ont fait leur apparition et pullulent dans la presse. Mais ce serait trop simple. Pour embrasser la réalité des Trois P – simples structures psychiques fabriquées pour asservir en faisant régner l’effroi – il nous suffit de regarder autour de nous en suivant le fil rouge de la confusion, de la haine et du règne de la mort. Un fil rouge, en toutes circonstances, est ce qui permet de s’en sortir, de ne pas être trop dupe et de se garder de ce qui nous est proposé a priori sans préambule. Ce fil rouge nous est d’autant plus précieux aujourd’hui que les Trois P ne disent jamais leur nom. Que voyons-nous alors, une fois débarrassés de nos œillères ? Un monde infiniment confus, sans dette et sans altérité. Certains rament encore pour se sauver de la noyade mais d’autres coulent à pic. Quand la mort du Symbolique passe notre porte, c’est le naufrage assuré de la pensée et de la vie en société.

Quelle alternative face à la mort de la Loi, me direz-vous ? Quelle remplaçante pouvons-nous espérer ? Gardons-nous d’en rire et de prendre le chemin proposé par Big Mother. Inventons plutôt notre réalité sans oublier le monde d’hier et son ordre symbolique – beaucoup d’entre nous en viennent, du règne du Père, et n’ont pas la mémoire courte. Peut-être pourrions-nous suivre le conseil pasolinien de travailler à sa bulle, de se protéger tout en continuant de regarder avec courage notre vieux monde disparaître. Une bulle, désespérément ancrée dans le présent, pour faire cadre. Une bulle en forme de phare dans la tempête. Pasolini, fiable et éternel re-père malgré son anéantissement sur le sable d’Ostie il y a presque un demi-siècle…

Il paraît que, sur le Titanic, les huit musiciens de l’orchestre ont joué jusqu’à la fin. Une bulle de musique au milieu de l’Atlantique qui a défié le tragique. Férocement du côté de la vie, ils n’ont laissé gagner ni la nuit ni le froid. Ils se sont protégés de la meilleure des façons, chassant de leur esprit l’idée d’un canot de sauvetage – absurde –, acceptant la fin et s’accrochant pour l’éternité à leurs instruments de magie vitaliste dont les notes sont montées jusqu’aux cieux.

Bibliographie

L'Homme sans gravité, de Charles Melman (2002)

Lettres luthériennes : petit traité de pédagogie, de Pier Paolo Pasolini (1975)

Illustration

Photographies personnelles (sans trucage) - Rue de l’École-de-Médecine à Paris, 29 mai 2019.


Copyright © 2020 Justine Gossart, tous droits réservés.

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