La trilogie d'Emma Becker




Emma Becker fait tourner les têtes, comme certaines petites filles font tourner leurs robes. Dans un tourbillon en trois livres, elle montre et démontre à quel point il peut être malaisé et douloureux de passer de fille à femme. Cinq petites lettres qui se ressemblent tant et qui, en changeant, changent tout et donnent le tournis... Les petites filles et la mort scrutées à la loupe de la littérature érotique.

La trilogie commence avec une jeune fille au début de la vingtaine, éprise de Monsieur, un brillant chirurgien, ami de son oncle maternel. Elle le drague, l’allume, prend le risque de n’être qu’un corps pour ce bourgeois d’une quarantaine d’années qu’elle admire sans le connaître vraiment. Elle l’imagine, elle le fantasme et elle se rêve en inoubliable maîtresse. Elle lui écrit pour parler de Calaferte, de Sade et de fluides en tout genre. Elle est à l’étroit dans sa vie d’étudiante, décalée. Monsieur est une tentative de partage, un lieu d’où elle peut explorer les mots en explorant leurs effets dans la réalité. Font-ils bander ? Sont-ils capables d’exciter ? Vont-ils nous perdre ? Est-ce cela, grandir ? Nous la suivons alors dans un Paris suspendu, entre des rues du Marais et une chambre d’hôtel miteux dans le 15ème arrondissement. La petite fait ses classes en séchant les cours à la fac pour s’envoyer en l’air. L’histoire est banale mais universelle : un premier lâcher-prise et un premier pas vers une vie de femme. C’est la première histoire d’amour – et ça finit mal, en général… Le chirurgien s’en va et la jeune femme fraîchement éclose continue sa route en solitaire, un peu déçue, un peu meurtrie. Mais Emma Becker n’en a pas fini et continue de nous faire tourner. Nous voilà ensuite en train de virevolter aux côtés d’Alice, prolongement de la maîtresse du chirurgien. Loin du pays des merveilles, elle trace son chemin, en mini-jupe et outrageusement fardée, dans les rues de la capitale. Elle sait que quelque chose cloche, qu’elle a toujours les traits un peu bouffis d’une enfant qui n’a pas fini sa croissance… Ça la gêne alors elle baise, elle tente des plans à trois et elle fait surtout tourner en bourrique un amant éperdument amoureux d’elle. Alice, c’est la jeune femme qui croit avoir tiré des leçons de sa précédente relation et qui ne veut plus s’en laisser compter. Celle qui pense qu’elle a tout vécu, tout traversé. Celle qui se raconte qu’elle maîtrise et qu’on ne l’y reprendra plus… Celle qui veut se convaincre qu’une vie sans amour est moins risquée. Elle veut tout avoir sans se faire avoir. Elle surplombe, elle tente d’ériger des murs invisibles entre elle et les autres pour ne plus avoir mal et pour faire taire des réminiscences de l’enfance qui l’empêchent d’exister. Entre deux pénétrations triviales, à quatre pattes dans une salle de bains ou allongée sur un lit, elle est débusquée dans sa fuite en avant par des souvenirs de vacances, par les visages de ses parents et l’incompréhension qu’ils charrient en elle, par tout ce qui se meurt à l’intérieur sans vouloir la quitter pour autant… C’est une débâcle, un champ de ruines qu’elle tente de métamorphoser en théâtre de cocotte 1900… Mais la petite fille en elle tient bon, alors elle prend la fuite pour Berlin. Elle quitte Paris, les lieux de son enfance, les amants de passage, les cendriers pleins qui empestent le tabac froid, les nuits blanches, l’alcool et son cafard. Berlin comme une page blanche. Pour grandir, elle part, elle change de décor, elle transfigure son ciel – ce que Sarah Bernhardt appelait si joliment « le plafond de la rue » … Et nous la retrouvons, Emma, à Berlin. Pas sur le trottoir mais dans une maison close. Plus précisément, dans deux maisons. La première est bas de gamme : elle s’y inflige l’abattage et l’angoisse. C’est la seconde qui va compter : La Maison. Emma a décidé, pour se prémunir de toute velléité de retour en arrière, de toute tentative de régression, de faire la pute. Elle a décidé de vendre ses charmes et son corps. La Maison, c’est un nouveau giron pour sa dernière gestation. Son enfance qui résiste, aucune verge ne peut en venir à bout. Ce ne sont donc pas tant les hommes qui défilent qui l’intéressent et qu’elle scrute pour parvenir à grandir enfin : ce sont les femmes. Toutes les femmes qu’elle croise, qu’elle sent, qu’elle touche, qu’elle observe en cachette, qu’elle écoute. Emma est en alerte et comprend, dans la Maison, que ce sont les femmes qui détiennent la clé des femmes. Ce sont elles qui délivrent des autorisations, qui mettent en garde, qui protègent et qui consolent les fillettes qui n’en finissent pas de mourir. Ce sont elles aussi qui connaissent les secrets de la séduction et les faiblesses des mâles. Elles sont le cœur palpitant de son expérience et de son travail d’écriture. Ce qu’Emma croque à la Maison, c’est l’âme des femmes qui semble s’être incrustée jusque dans les tentures… Elle les caresse, les aime et les regrette déjà. Elle saisit progressivement tout ce qu’elle leur doit. A la fin de cette trilogie, Emma existe enfin et a trouvé son souffle. Elle respire à son rythme et a fait les deuils nécessaires. Elle a quitté les corps épuisés et usés par le sexe pour la douceur d’un regard, les contours d’un lit rococo et les parfums d’un couvre-lit sauvé de l’oubli in extremis. Elle touche du doigt la vérité des petits-riens essentiels qui permettent de devenir femme – ces petits-riens qui ont réparé en elle la fillette qui pleurait et qui refusait avec force de partir... Mais sa Maison doit fermer ses portes et c’est triste comme une école communale en plein été. Emma sait et sent l’irréversible de la fin mais parvient à faire gagner la douceur et la beauté. Elle a grandi. Elle est désormais armée pour affronter la suite… Trilogie des rites de passages, c’est surtout la plume d’un grand écrivain qui avance et qui nous emporte. Oui, Emma Becker nous fait tourner la tête, entre érotisme et désolation, chagrin d’enfant et horizon d’adulte. Son manège à elle, c’est nous-toutes.


Bibliographie

Mr, d'Emma Becker (2011)

Alice, d'Emma Becker (2015)

La Maison, d'Emma Becker (2019)

Mon Manège à moi, chanté par Edith Piaf (1958)



Illustration

Le manège de Monsieur Barré, de Robert Doisneau (1955) - 30,5 x 24,1 cm



Copyright © 2020 Justine Gossart, tous droits réservés.

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