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Le pied de la lettre, ou la fabrication de la psychose




« La lettre tue, l’Esprit vivifie. »

Saint Paul - Deuxième épître aux Corinthiens, 3.6



Sommes-nous les seuls à avoir remarqué que le pied de la lettre se répand comme un fléau dans le champ de la publicité ? Oui, le pied de la lettre : le sens strict, littéral des termes. La langue française, si joueuse, aimait à imager certains pans de nos vies, pour nous faire sourire ou simplement nous aider à prendre du recul avec un peu de poésie. La langue française, si riche, aimait nous inviter à la symbolisation pour nous écarter du concret de nos réalités, souvent un peu tristes et banales, voire parfaitement angoissantes. La langue française nous demandait de badiner avec elle pour accéder au Symbolique. Mais voilà que le premier agent de la lobotomie mondiale décide soudain, pour que le consommateur soit bien démuni et obéissant, de balayer d’un revers de main (invisible) les points de capiton dont parlait Lacan, si nécessaires à notre bonne santé mentale.


Donnons quelques exemples pour illustrer ici ce que nous appelons le pied de la lettre précisément. Nous pensons d’abord à une publicité pour des garages qui met en scène une femme qui présente, face à une facture trop élevée, la peau de ses fesses à la caisse – si, si : la peau de ses fesses (en silicone, mais tout de même !). Nous pensons ensuite à une autre publicité pour un lait raffermissant qui dit : « Soyez ferme ! » Ou encore celles de compagnies aériennes dont les slogans ne manquent pas de non-sel : « Déjà 20 ans sous notre aile », « Ce mois-ci, en tête de gondole : Venise », « Je suis capable de m’envoyer en l’air en quelques secondes ». Une affiche pour un transat de jardin aussi qui titre : « F…, encore un nom à coucher dehors » ; une autre pour des bouchons d’oreilles : « Ce soir, ceux qui n’aiment pas la musique auront les boules. » Et puis, une dernière pour la route, bien grasse et raciste, comme le libéralisme en a le secret, une publicité pour un site de rencontre où l’on peut voir une femme indiquant une mesure avec ses deux index et disant tout son étonnement avec une bouche grande ouverte au-dessus de ce slogan douteux : « Un beau black avec une grande générosité ».


Comprenez-vous l’idée maintenant ? Comprenez-vous que nous sommes en train d’enlever aux hommes la 3D ? Comprenez-vous que, quand on nous retire l’ordre du Symbolique, ne se présente à nous que l’ordre de la psychose ? Cette technique du Capital vient faire sauter nos points de capiton, ceux qui venaient scander et organiser de façon structurée notre langage et donc notre pensée. Le Capital, répétons-le, fait sauter nos points de capiton pour nous offrir une cellule capitonnée. Un aller-simple pour la psychose. Deux exemples, dans le langage, de la disparition de la symbolisation – deux exemples de 2D : le premier est celui d’un patient entendu dans un CMP il y a quelques années. À la question de début d’entretien qui lui demandait comment il allait, il avait simplement répondu : « Ça va : y a des espoirs ! » (y a désespoir). Le second est encore plus incroyable : une patiente à l’hôpital qui avait décompensé le premier jour de son stage en boulangerie pour son CAP. Pour expliquer son état, elle avait dit très sérieusement : « Dès le matin, j’ai réalisé que j’étais dans le pétrin » - au sens strict.


Imaginons et figurons-nous alors bien ce qui nous attend si cette petite musique touche à son but : un monde renversé, dans lequel nous verrons, par exemple, un remake de Festen dans lequel Christian ne dénoncerait plus l’inceste commis par son père mais se contenterait de se déchausser, de poser la marmite par terre et de mettre ses pieds dans le plat. Un monde braque dans lequel les névrosés deviendront fous à lier et pourront, face à une énigme non résolue, se couper la langue pour la donner à leur chat, déposer un lapin vivant devant la porte de celle ou celui avec qui ils avaient rendez-vous, ne jamais sortir de l’auberge (de jeunesse) dans laquelle ils passeront la nuit après une journée de randonnée par découragement, passer un savon sur la peau de leur enfant quand il aura fait une bêtise, se casser les pieds avec un marteau face à une tâche ingrate, lécher les vitrines avec leur langue pleine de salive quand un vêtement leur plaira de l'autre côté d'une vitre, dépecer un héros national pour s’en faire un manteau (étoffe de héros), mettre vraiment de l’eau dans leur vin pendant les repas orageux, écraser des fusains quand ils se sentiront l’âme à broyer du noir, acheter de grands chevaux et monter dessus les jours de colère, fumer en tenue de pompier par excès de stress, jeter leurs billets de banque par leurs fenêtres ouvertes, s'amputer d'une mèche de leurs cheveux et la couper en quatre ensuite, se faire greffer un poil dans le creux de la main, acheter un rouleau de n’importe quoi (Sopalin, papier toilettes, cellophane…) pour pouvoir se positionner au bout les jours de grande fatigue, ou encore se lever vraiment du pied gauche...


Pour ne pas en arriver là, au pied du mur de la psychose, aiguisez votre regard, notez, partagez tous les sens littéraux que ce monde vous imposera pour détruire l’ordre symbolique, bafouer la magie de vos imaginaires et prendre par-là d’assaut votre tête. Ne renoncez jamais à être en bonne santé, à garder les idées claires et l’esprit vif. Il suffit pour cela de rester vigilant et d’avoir toujours sur soi un petit carnet et un stylo. Il suffit de prendre en note et de ne jamais perdre de vue (ne prenez pas de canne blanche !) ce qu’on est en train de nous faire.




Bibliographie

Séminaire Livre III - Les Psychoses, de Jacques Lacan (1955-1956)


Illustration

L'artiste désespéré devant la grandeur des ruines antiques, de Johann Heinrich Füssli (entre 1778 et 1780)




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