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Le rire des larmes



« Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde

Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer ! »

Musset


« Je ris en pleurs et attends sans espoir. »

François Villon



Mary Bell naît à Newcastle upon Tyne, en Angleterre, le 26 mai 1957, d’une mère prostituée de dix-sept ans (qui voulait être bonne sœur), Betty, et de père inconnu. Au cours de l’année 1968, elle tue deux petits garçons : Martin Brown, quatre ans, le 25 mai (elle l’étrangle, seule) et Brian Howe, trois ans, le 1er juillet (elle l’étrangle également mais, cette fois, avec l’aide de son amie Norma). A onze ans à peine, elle signe pour le crime, pour le sang, pour l’irréversible. Elle est condamnée en décembre 1968 pour homicide involontaire avec responsabilité atténuée, les psychiatres ayant insisté sur le fait qu’elle présentait des symptômes classiques de psychopathie. Elle est libérée en 1980, après douze ans de prison, et change de nom. Elle met au monde une fille le 25 mai 1984. L’agent de probation de Mary parlait d’explosion pour évoquer ses crimes. Mary a tué effectivement soudainement, sans prévenir, et elle a beaucoup ri. Le jour du meurtre du petit Brian, elle dit avoir été « pleine de rire ce jour-là ». Tout au long du livre qu’elle a consacré à la petite fille meurtrière, la journaliste Gitta Sereny relate que Mary a souvent « ce rire particulier, amer ». A-mère. C’est sans doute cela que Mary a poursuivi en tuant : faire sans sa mère, l’annuler, la faire disparaître de sa vie. Car Mary rit pour ne pas pleurer, bien sûr. Elle est au-delà des larmes, alors elle se poile, se bidonne, se tape des barres. Sereny évoque aussi « le petit rire rauque » qu’elle entendait « chaque fois que Mary était sur le point de révéler quelque chose de gênant ou de triste. » Mais de quel au-delà des larmes parlons-nous ? Ce que Betty a fait à Mary est innommable. Pour parler de son état d’esprit pendant son enfance, voici ce que Mary dit : « Je ne suis pas en colère. Ce n’est pas un sentiment… c’est un vide qui vient… arrive… s’ouvre… c’est un abîme… c’est au-delà de la rage, au-delà de la douleur, c’est de la ouate noire… […] c’est une purge des sentiments. […] des eaux boueuses. » Les eaux boueuses de sa mère, matrice pourrie, qui lui répétait sans cesse qu’elle était la progéniture du mal, qui la faisait dormir sur un matelas imbibé d’urine, qui l’obligeait à faire des fellations à ses clients les yeux bandés à quatre ans, qui la pinçait sur tout le corps, qui la battait jusqu’à la laisser pour morte… Mary Bell a juste voulu « faire ce qu’il y avait de pire », pour conjurer l’horreur. Elle est allée plus loin que sa mère, et en riant toujours. Plus loin que la mort symbolique infligée par sa génitrice. Elle a acté ce qui n’était jusque-là, dans sa vie, qu’un vœu pieux de Betty : elle a étranglé l’enfance pour s’en extirper. Elle a serré deux cous pour cesser d’être une enfant. « "Tuer n’est pas si grave. On finit tous par mourir de toute façon". Et elle ajouta sans transition : "Maman me donne des bonbons tous les jours…" » Mère empoisonneuse de vie qui a mis sa fille sur la piste du crime en cherchant à l’anéantir. Libérée de sa condition d’esclave par des gestes meurtriers, Mary s’est alors laissée aller à rire au nez et à la barbe de tous. Mme Finlay, la tante de Martin se souvient : «… elles n’arrêtaient pas [Mary et Norma] de me demander : « Est-ce que Martin vous manque ? Est-ce que vous le pleurez ? Est-ce qu’il manque à June [mère de Martin] ? »… Et elles souriaient tout le temps. A la fin, je ne pouvais plus les supporter. Je leur ai demandé de partir et de ne plus revenir. » June Brown, la mère de Martin, parle elle aussi de cet étrange sourire. Mary avait frappé à sa porte quatre jours après que Martin avait été trouvé et c’est en souriant qu’elle avait demandé à le voir. June se souvenait qu’il y avait une autre fille, ou peut-être plusieurs, qui ricanait dans l’allée du jardin. « J’ai dit : « Non, ma cocotte, Martin est mort. » Et elle a répondu : « Oh, je sais qu’il est mort. Je voulais le voir dans son cercueil ». Elle souriait toujours… » L’inspecteur-chef James Dobson, dépêché sur la scène de crime du meurtre de Brian Howe, raconte : « On ne ressentait aucune colère. Au contraire, on avait le sentiment qu’il y avait là quelque chose de ludique, d’une terrible légèreté si vous voulez, et cette légèreté rendait la chose plus terrifiante encore. » La signature désinvolte et ricanante de Mary a laissé son empreinte jusque sur le cadavre du petit garçon – un meurtre pour mourir de rire, en somme. Et quand le cercueil de l’enfant fut transporté, Dobson aperçut Mary debout devant sa maison : « Lorsque je l’ai vue, j’ai compris que je ne prendrais pas le risque d’attendre un jour de plus. Elle était là, debout, elle riait. Elle riait et elle se frottait les mains. J’ai pensé : Mon Dieu, je dois l’emmener, autrement elle en tuera un autre. » Exfiltrée du tête-à-tête avec sa mère, Mary s’est aussi bien fendue la poire à son procès. Elle riait hystériquement, sans complexe ni honte. Elle riait qu’on l’appelle « une monstruosité de la nature ». Elle trouvait ces mots drôles car il lui semblait qu’ils n’avaient rien de commun avec elle. Elle n’était pas vraiment là, sur le banc des accusés, juste spectatrice devant une scène de théâtre qui ne la concernait pas.


Aux côtés de Mary Bell, nous décidons de convoquer Arthur Fleck. Lui est un personnage de fiction. Il est le Joker du film éponyme de Todd Phillips, sorti en 2019. L’histoire commence en 1981 : Arthur travaille dans une agence de clowns à Gotham City, aux Etats-Unis. Introverti, il habite un immeuble miteux avec sa mère Penny. On apprend vite qu’il souffre de troubles mentaux dont le principal symptôme est ce que la psychopathologie appelle le rire immodéré. C’est un rire apparemment sans objet, sans motif, qui semble s’exprimer au hasard et qui est un des marqueurs de la schizophrénie. Apparemment, disons-nous, car la clinique de la psychose a, depuis longtemps, fait le lien entre rire et angoisse. Arthur rit si souvent sans raison qu’il porte sur lui une petite carte afin d’expliquer son état aux inconnus qui se retrouveraient face à lui lors d’un fou rire. C’est une carte à deux faces qui dit :


Pardonnez mon rire : j’ai un handicap. PLUS AU DOS


Je souffre d’une pathologie médicale qui provoque des rires soudains, fréquents et incontrôlables qui n’ont rien à voir avec vous.

Cela peut se produire chez les personnes ayant une lésion cérébrale ou certaines affections neurologiques. Merci !

VEUILLEZ RETOURNER CETTE CARTE


Arthur est seul, morose et vit dans une ville gangrénée par le chômage, la délinquance et la criminalité. Il doit subvenir aux besoins de sa mère qui lui répète depuis son plus jeune âge que sa mission sur terre est de « donner le sourire et de faire rire les gens dans ce monde sombre et froid ». Pour qu’il n’oublie jamais ce qu’elle attend de lui, elle le surnomme Happy. Alors Arthur est devenu clown publicitaire – un clown triste. Rien ne se passe vraiment dans sa vie jusqu’au jour où il se fait voler sa pancarte publicitaire par un groupe d’adolescents. Il les poursuit et se retrouve piégé dans une ruelle déserte où l’attend la petite bande : les adolescents le molestent, l’insultent et brisent sa pancarte. De retour au travail, son patron l’accuse d’avoir inventé cet accident et lui ordonne de rendre ou de rembourser la pancarte. C’est après cet échange qu’un de ses collègues lui donne un revolver afin qu’il puisse se défendre en cas de problème. Quelques jours plus tard, il est renvoyé pour avoir fait tomber son arme lors d’un spectacle de clowns dans un hôpital pour enfants. Et en rentrant chez lui après cet incident, il est témoin dans le métro du harcèlement d’une jeune femme par trois hommes passablement éméchés. Il se met à rire alors les trois hommes lui tombent dessus. Il sort son arme et les abat. Ses trois victimes sont des employés de Wayne Enterprises, dirigées par Thomas Wayne, milliardaire et candidat à la mairie de Gotham City. Ce dernier ne se gêne pas pour tenir des propos diffamants contre les plus défavorisés qui utiliseraient des masques de clown pour s’en prendre aux plus riches. Quelque chose en lui saute cette nuit-là, alors il se lance dans le one-man-show. Malheureusement, il ne fait rire personne et, angoisse oblige, il est pris d’un rire nerveux sur scène face à une salle désolée. Sa tentative tourne au fiasco et ne lui offre qu’amertume et découragement. Au milieu de ce chaos professionnel, il découvre une lettre que sa mère a écrite à Thomas Wayne pour lui demander de l’argent. Il comprend qu’il serait le fils illégitime du milliardaire, sa mère ayant eu une liaison avec lui quand elle travaillait à son service. Pour y voir plus clair, Arthur décide de demander le dossier médical de sa mère à l’asile d’Arkham. Il y apprend qu’il a été adopté par Penny mais qu’elle l’aurait négligé, le laissant subir de lourds sévices infligés par son compagnon de l’époque. Ces sévices seraient à l’origine de son trouble. C’est dans la foulée que se produit l’acte libérateur : Arthur rend visite à sa mère, hospitalisée après un AVC. Avant de la tuer en l’étouffant avec un oreiller, il lui dit : « Salut Penny. Penny Fleck… J’ai toujours détesté ce nom. Tu sais, quand tu me disais que mon rire, c’était un handicap, que quelque chose allait pas chez moi, ben c’est faux. Ça, c’est le vrai Moi. Joyeux Moi. J’ai jamais été joyeux, à aucun moment de ma putain de vie. Tu sais ce qu’il y a de drôle ? Tu sais ce qui me fait franchement rire ? C’est qu’avant, je pensais que ma vie était une tragédie et là, je me rends compte que c’est une putain de comédie. » Il devient alors le Joker et ne souffrira plus jamais de rire immodéré. Pour preuve, l’échange qu’il a avec une psychologue de l’asile où il est interné – c'est la scène finale du film. Il rit aux éclats alors elle lui demande : « Qu’y a-t-il de drôle ? » Il répond : « Rien… C’est que je… Je pensais à une blague. » Le Joker est la résolution permettant la guérison d’Arthur : il ne se vit plus comme celui dont on rit, dont on se moque sans pitié. Il ne subit plus un rire qui exclut sa subjectivité de sujet et le réduit à une chose, comme l’avait fait sa mère. Il n’est plus un bouffon susceptible d’encaisser toutes les frustrations et toutes les violences. Remonté à la source du mal, il s’offre, après l’ironie propre au rire des larmes dont nous parlons ici, toutes les nuances de l’humour et accède enfin au Symbolique – il pense à une blague, il y a donc là enfin un motif à son rire. Car l’humour est l’apanage des névrosés, n'est-ce pas ? Et c’est Jacques-Alain Miller qui en parle le mieux : l’humour « se profère par excellence au lieu de l’Autre », quand « l’ironie au contraire n’est pas de l’Autre, elle est du sujet, et elle va contre l’Autre. Que dit l’ironie ? Elle dit que l’Autre n’existe pas, que le lien social est en son fond une escroquerie ». Lacan ne disait-il pas que l’aptitude à l’humour est « l’un des critères de distinction entre des sujets normaux et des malades mentaux » ?



Faits déroutants et que de points communs entre Mary et Arthur/Joker… Au lieu de larmes chaudement versées, ce sont de gros gloussements de poitrines que l’on entend se déployer. Ici, vous l’aurez compris, on ne rit plus aux larmes : quelque chose de l’écoulement ontologique a disparu, a été remisé dans l’ombre. En revanche, on ne rit plus sous cape et on se laisse rire aux éclats pour dire toute la douleur d’un sujet éclaté, fragmenté. On a toujours les maux pour rire car, pour sûr, Larme ment. Ni Mary ni Arthur ne s’autorisent à avoir la larme à l’œil ou seulement à être au bord des larmes. Bien incapables de faire venir à eux ce liquide lacrymal si nécessaire à la levée de l’angoisse, c’est en riant d’abord et en tuant ensuite qu’ils se sauvent. Le rire, comme antidote suprême au chagrin, se transforme lentement en prélude au passage à l’acte. On se tord de rire avant de tordre son destin. C’est que le rire est l’arme fatale. Il les protège, de la mère archaïque évidemment, des autres en général et de tout ce qui fond en larmes à l'intérieur. Il est ce qui, dans un premier mouvement, garantit leur légitimité et prépare leur avènement en tant que sujets – aussi fou que cela puisse paraître. Le rire n’est plus, sous leurs latitudes, ce simple réflexe guttural que nous connaissons tous et qui suit une boutade ou un calembour. C’est un rire aiguisé déguisant les pleurs. C’est le rire pur et franc du désespoir aux enfers, ou la politesse de ceux qui ont été réduits au silence avant même de venir au monde.




Bibliographie

Une si jolie petite fille : les crimes de Mary Bell, de Gitta Sereny (1998)

Clinique ironique, article de Jacques-Alain Miller – Revue La Cause freudienne, n°23 (1993)


Filmographie

Joker, de Todd Phillips (2019)



Illustration

Joaquin Phoenix dans Joker, film de Todd Phillips (2019)




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