Moi m'a tuer



Il y a des macarons au goût de l’artiste Marina Abramovic.

Il y a une boutique rue Oberkampf, à Paris, qui s’appelle Made by moi.

Il y a des anonymes qui se filment et qui disent « créer du contenu » sur les réseaux, s’érigeant ainsi en contenants.

Il y a des perches que l’on tend pour se regarder tout seul sur son téléphone portable devant la pyramide du Louvre ou le Taj Mahal.

Il y a une chanson de Jacques Dutronc de 1966 intitulée Et moi, et moi et moi.

Il y a un dessin animé dont le titre est : Moi, moche et méchant.

Il y a le « développement personnel » qui supplante la philosophie, la psychanalyse et la mystique.

Il y a des applications permettant de nous rendre plus beaux, lissant le grain de peau et atténuant les cernes.

Il y a L’Oréal, « parce que je le vaux bien. »

Il y a un rappeur américain qui a dit : « Visiter mon esprit, c’est comme visiter une usine Hermès. Vous n’y trouverez aucune fissure. »

Il y a cette phrase d’un célèbre joueur de football suédois : « Je suis le Nord, je suis le Sud, je suis l’Est et je suis l’Ouest. Je suis Zlatan Ibrahimović. »

Il y a Alain Delon qui parle de lui à la troisième personne depuis plus de cinquante ans.

Il y a le « mange-moi » et le « bois-moi » de l’eucharistie.

Il y a les performances christiques de Gina Pane.

Il y a le boudin de Michel Journiac.

Il y a les photographies de Cindy Sherman dont l’unique objet de l’objectif, c’est elle.

Il y a le best-seller Devenez narcissique et sauvez votre peau ! – dont on nous dit sur le bandeau qu’il est « un plaidoyer vibrant, iconoclaste et presque punk pour réhabiliter d’urgence l’amour de soi-même. »

Il y a des parents qui disent de leur enfant qu’il est leur « mini-Moi ».

Il y a 259 personnes qui sont mortes dans le monde, entre 2011 et 2017, en se prenant en photo – les fameux selfies, terme intraduit de l’anglais dans toutes les autres langues car trou noir de la pensée.

Pauvre du Moi ! Que peut-il bien devenir si le désir de l’autre disparaît ? Pour sûr, sa destinée est de s’éclater en mille et un morceaux dans un fracas du diable… Quand l’auto-diktat devient la règle, voire le système, les individus se transforment en monstres de la monstration. Esclaves serviles d’un Moi idéal de pacotille faisant barrage à l’Idéal du Moi et empêchant l’accès au symbolique… Fini l’émoi : ne comptent plus alors que les Moi, esseulés, dévitalisés et absolument tyranniques.


Me, Myself and I, chanté par Billie Holiday (1937)




Illustration

Photomaton, de Raymond Queneau (1928)

Copyright © 2020 Justine Gossart, tous droits réservés.

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