Que calor !
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« Dans l’enfer, les places les plus brûlantes sont réservées à ceux qui, en période de crise morale, maintiennent leur neutralité. »
Dante Alighieri
Ah l’été ! Après d’interminables « est-ce que tu viens pour les vacances ? » et des « j’veux du soleil ! », les vacanciers ont choisi leur destination et leurs acolytes avant de sauter dans un train ou un avion, direction l’oisiveté bien calibrée par le salariat. Pour tenter d’attraper un coup d’soleil, un coup d’amour ou un coup d’je t’aime, ils ont cassé leur tirelire. Pour les plus chanceux, ce sera vraiment l’amour à la plage. Il y aura le ciel, le soleil et la mer. Sea, sex and sun. Ils navigueront pendant quelques jours ou quelques semaines entre glaces à l’italienne, odeurs de monoï et de crème solaire, lectures sans intérêt depuis un transat ou une serviette XXL, parties de jambes en l'air et soirées bien arrosées entre copains. Le sable sur la peau, la moiteur des fins de soirée les enveloppera avec délice. Ils seront les bienheureux de la saison estivale. Mais l’été sera chaud, comme tous les ans. Le soleil donne déjà depuis un moment. Pour certains, ça cogne beaucoup trop pour un bain de soleil et pour se la couler douce sans penser à rien sur les bords dégueux du canal Saint Martin. Plus question de prendre des couleurs ou de se dorer la pilule. Lézarder au soleil revient à être en nage au bout d’une minute et à devenir dingue. Chaleur de plomb qui tape sur le coco. Le corps prend cher autant que la psyché, où que l’on se trouve sous le ciel européen. Nous ne parlerons pas ici d’éco-anxiété : nous laissons cela aux magazines et aux partis politiques qui n’ont plus rien de sérieux à défendre et à se mettre sous la dent. Ici, on ne cherche à effrayer personne. Ce que nous voudrions dire, faire savoir, c’est simplement que l’été est une saison tragique en psychiatrie. C’est le moment le plus tendu de l’année, après les fêtes de Noël, pour les plus sensibles d’entre nous.
Il y a les grosses chaleurs qui, en perturbant la thermorégulation, le sommeil et la bonne hydratation, impactent de façon très nette l’équilibre neuropsychique. Le manque de sommeil entraîne de l’irritabilité, de l’anxiété, des troubles de l’humeur, du stress, des comportements impulsifs et, bien sûr, tout ceci exacerbe les pathologies psychiatriques déjà déclarées. Les passages à l’acte augmentent ainsi que les risques suicidaires, et ceci à tous les âges. Vous ne vivrez pas votre dépression ou votre manie de la même façon s’il fait 38°C dehors et 32°C dans votre appartement ou votre chambre d’hôpital… Bonjour tristesse pour les plus malades de l'âme…
Il y a l’ambiance : les villes qui se vident, les magasins qui ferment, les copains qui s’en vont. La torpeur des journées où sortir après midi n’est plus envisageable, même si on manque de croquettes pour le chien - tant pis : il mangera du jambon ! Les songes des nuits d’été peuvent se transformer en ruminations sans fin, avec larmes et impression d’impasse, sans qu’on puisse appeler personne de peur de déranger les amis partis se ressourcer. Il y a les siestes forcées par le métabolisme qui font piquer du nez sur un bouquin ou devant un film. Il y a les idées embrouillées, le désir en berne et les élans évanouis. Il y a la sueur au moindre effort qui fait coller les vêtements à la peau. Il y a les réunions de famille imposées, où l'on doit se fader le vieux Patoche alcoolo et lubrique parce qu’ami du patriarche depuis l’adolescence, la cousine Agathe moralisatrice en diable, le frangin Constant complétement paranoïaque qui prend tout mal et qui nous oblige à marcher sur des œufs en permanence ou encore les mômes infernaux de la meilleure amie Charlotte biberonnés à l’éducation positive. Il y a les mariages sous le cagnard de connaissances lointaines dont on se fout absolument mais qui vont nous coûter un bras et beaucoup de temps sans qu’on sache vraiment pourquoi. Il y a également les menus des repas qui occupent des journées entières, du matin jusqu’au soir, venant ainsi remplacer de vraies discussions : « Et si on se faisait une petite côte de bœuf au barbeuc pour le prochain repas ? » Nous pourrions ajouter les déjeuners et les dîners interminables que l’on doit prendre dehors, au milieu des guêpes et des insectes en tous genres, en veillant à ne pas prendre de coups de soleil et à bien se taire en gardant le sourire pour ne pas passer pour le rabat-joie de service. Il y a les moutons du déni en terrasse, heureux de boire tiède une bière quand il fait encore 32°C à 23h. Il y a les écolos qui nous conseillent doctement de placer notre ventilateur à la fenêtre et nos draps au congélateur une heure avant de nous coucher pour-un-refroidissement-naturel-et-ressspecteux-de-l'environnement et qui nous répètent que la climatisation, c'est fasciste. Il y a les fous qui utilisent encore les mots « Juillettistes » et « Aoûtiens » par souci de précision. Il y a les pannes SNCF de plus de six heures avec wagons fermés et bébés déshydratés. Il y a les coupures de courant qui font fondre les denrées alimentaires achetées à prix d'or because inflation. Il y a cette lumière interminable et persécutive de 5h à 22h à laquelle on ne peut échapper. Il y a tous les malades chroniques qui souffrent et peinent deux fois plus que d'ordinaire, en silence. Il y a la solitude des célibataires et de tous ceux qui ont perdu un proche aimé. Il y a les animaux de compagnie qui perdent leur joie simple d'être au monde et leur vivacité, affalés sur un bout de carrelage toute la sainte journée, le regard perdu dans le vide. Il y a des votes de lois scandaleuses qui passent crème car personne n'a la tête à ça. Il y a les incendies qui ravagent les champs, les forêts et les habitations. Il y a les HLM en béton sans volets, où l’on crève au sens propre et figuré. Il y a le petit peuple qui n’a pas les moyens de partir alors qu’il bosse toute l’année ou même simplement de se payer une clim’ pour survivre sous le ciel si rude de ce qu'on appelait autrefois la belle saison.
Oui : comme tous les ans, l’été sera chaud. Avec son lot de détresses, ses urgences saturées et cette misère qui se répand dans l’indifférence presque générale. Comme tous les ans, il y aura les gagnants et les perdants. Nous faisons le vœu pieux, en ce mois d’août infernal, que ces derniers trouveront la chaleur du cœur quelque part pour les apaiser d’ici l’arrivée salvatrice de l’automne et la colère du bon sens pour se révolter une fois ces maudits degrés envolés… Que cette surchauffe nous enseigne car nous méritons tous mieux sur cette terre que les huit cercles brûlants de l’enfer.
Bibliographie
L'Enfer, de Dante Alighieri (1304)
Le Songe d'un nuit d'été, de William Shakespeare (entre 1594 et 1595)
Bonjour tristesse, de Françoise Sagan (1954)
Illustration
Couverture du Petit Journal du dimanche 19 août 1911
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